Yémen

Washington accusé de mettre en péril l'aide humanitaire

La désignation des houthis comme « groupe terroriste » fait craindre le pire

Les organisations humanitaires actives au Yémen craignent que la décision du gouvernement américain de désigner les rebelles houthis comme un « groupe terroriste » vienne aggraver la situation déjà catastrophique de la population.

« Ça va grandement compliquer le travail humanitaire et ça risque de mettre un grand nombre de vies humaines en danger », a prévenu lundi le représentant du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés dans le pays, Jean-Nicolas Beuze.

La décision « unilatérale » des États-Unis, a-t-il noté en entrevue de la capitale yéménite, Sanaa, va nuire à l’acheminement de l’aide alimentaire et de médicaments, en particulier dans les zones sous contrôle des rebelles où vivent près de 80 % des Yéménites.

Elle risque aussi, note M. Beuze, de fragiliser plus encore l’économie et de compliquer la recherche de fonds pour soutenir les efforts humanitaires en cours alors que les mises en garde se multiplient relativement à la possibilité d’une famine à grande échelle.

L’International Rescue Committee (IRC) se montre aussi très critique de la décision américaine, qui a été annoncée dimanche soir dans un communiqué par le secrétaire d’État, Mike Pompeo.

La désignation des rebelles houthis comme groupe terroriste « va créer des défis juridiques, bureaucratiques et opérationnels potentiellement insurmontables » pour les acteurs humanitaires, a prévenu le directeur de l’organisation, David Milliband.

« La misère accrue des Yéménites qui résultera de cette politique est une honte pour les États-Unis », a ajouté l’administrateur, qui s’attend par ailleurs à ce que l’initiative américaine complique la recherche d’une solution pacifique au conflit.

Les rebelles houthis ont pris le contrôle de la capitale, Sanaa, en 2014. Le gouvernement du président Abd Rab Mansour Hadi tente depuis de reprendre le nord du Yémen avec l’aide d’une coalition de pays menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis.

M. Pompeo a précisé que la désignation comme « groupe terroriste » des rebelles donnerait aux États-Unis un « outil additionnel » pour sanctionner leurs actions.

Il s’agit en fin de compte, a-t-il indiqué, d’une mesure importante pour permettre au Yémen de devenir un État « souverain » libre de toute « interférence iranienne  » qui vit « en paix avec ses voisins ».

Le secrétaire d’État américain a assuré par ailleurs que des « mesures » seraient mises en place pour réduire l’impact de la décision sur le plan humanitaire sans pour autant réussir à rassurer les organisations actives au Yémen.

« De grandes répercussions »

L’International Crisis Group, qui s’oppose à la décision de Washington, a prévenu dans une récente analyste que la désignation des houthis comme groupe terroriste empêcherait toute personne ou entreprise soumise à la juridiction américaine de leur « fournir un soutien matériel ou des ressources » et risquait à ce titre d’avoir de grandes répercussions.

L’imprécision entourant la notion de « soutien matériel » risque d’amener de nombreuses entreprises à interrompre leurs activités par crainte de sanctions, note l’organisation, puisque les houthis contrôlent le principal port du pays et la capitale et sont susceptibles en théorie de bénéficier de « pratiquement tout ce qui entre au pays ».

Thomas Juneau, spécialiste du Moyen-Orient rattaché à l’Université d’Ottawa, note qu’il est indéniable que la décision de Washington affectera l’aide humanitaire, quoi qu’en dise Mike Pompeo.

L’analyste pense qu’elle aura par ailleurs un impact négatif sur la recherche d’un accord de paix puisqu’elle poussera encore plus les houthis dans le camp iranien.

L’administration du président américain sortant, Donald Trump, suit depuis deux ans une stratégie de « pression maximale » contre Téhéran et veut empêcher le président désigné, Joe Biden, et son équipe de faire marche arrière à leur arrivée au pouvoir le 20 janvier.

L’inscription des houthis comme « groupe terroriste » s’inscrit dans cette démarche, qui cible notamment les groupes armés liés au régime iranien dans différents pays.

M. Biden a déjà indiqué en campagne qu’il n’entendait pas poursuivre la politique de soutien de son prédécesseur à l’intervention saoudienne au Yémen, mais son discours risque de se nuancer une fois au pouvoir, prévient M. Juneau.

« Si les États-Unis arrêtent tout soutien à l’Arabie saoudite et mettent la pression sur eux, ce sont les houthis qui vont en sortir gagnants », ce qui compliquera d’autant plus la recherche d’une solution durable au conflit, prévient le professeur.

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