Musée des beaux-arts du Canada

Rembrandt à l’île de la Tortue

Prête à être admirée depuis des mois, mais inaccessible en raison de la pandémie, l’exposition Rembrandt à Amsterdam prend enfin l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence – nom complet de cette exposition « majeure » présentée en première mondiale – est l’occasion de découvrir plus de 120 œuvres empruntées à plus de 30 collections et musées prestigieux d’Amérique du Nord et d’Europe, dont des toiles du maître prêtées par le musée Städel de Francfort, et d’autres provenant du Prado (Madrid), du Rijksmuseum (Amsterdam) et de la National Gallery (Londres).

Ces œuvres exceptionnelles ne sont pas toutes signées par Rembrandt van Rijn (1606-1669). Les toiles – et dessins et gravures – du maître entrent ici « en dialogue » avec des œuvres d’une vingtaine d’autres artistes, contemporains de Rembrandt, qui furent ses amis, disciples ou rivaux, et une poignée d’artistes contemporains « de premier plan », essentiellement noirs ou autochtones.

Si les premiers permettent de comprendre un peu l’évolution de Rembrandt, ces derniers cherchent à « faire résonner autrement » cette période faste qu’ont connue les Pays-Bas vers 1632 en termes de production artistique, de commerce et d’exploration. Il s’agit d’une année charnière dans la carrière de Rembrandt qui déménagea à Amsterdam, où il put se frotter à une colonie artistique effervescente.

Les œuvres plus récentes entrent quant à elles « en dialogue » avec le contexte colonialiste dans lequel s’inscrit cette période culturellement et économiquement florissante qui a « fait » Rembrandt.

Car il s’agit ici de présenter le peintre à travers « une multitude de voix », et notamment « des perspectives non occidentales », souligne le musée.

« Invitation » autochtone

C’est donc moins au MBAC d’Ottawa que tous ces peintres classiques sont accueillis, qu’« à l’île de la Tortue », nom amérindien de l’Amérique du Nord, rappelle le directeur des initiatives en conservation du MBAC, Jonathan Shaughnessy.

Afin d’accentuer symboliquement cette « invitation » autochtone en territoire algonquin non cédé, le visiteur doit, pour entrer dans la première salle d’exposition, physiquement traverser une habitation traditionnelle autochtone, œuvre métallique lumineuse (intitulée Maison longue de l’avenir) signée par l’artiste montréalaise Skawennati.

Quelques pas plus loin, la première chose qu’on découvrira, sans doute avant même le portrait de Rembrandt dans la fleur de l’âge, c’est la réplique d’un wampum à deux rangs, ceinture qui scella en 1613 un traité de paix et de coopération entre les colons néerlandais récemment débarqués en Amérique du Nord et le peuple haudenosaunee (confédération de nations iroquoiennes).

L’aveuglement de Samson

Mais revenons à l’« extraordinaire carrière » dont Rembrandt à Amsterdam témoigne, ainsi que de son évolution, en alignant non seulement ses peintures, mais aussi ses gravures, dessins et estampes.

Plusieurs des œuvres présentées au MBAC n’ont jamais été vues au Canada. C’est notamment le cas de L’aveuglement de Samson, l’une des pièces maîtresses de l’exposition, qui provient directement du musée Städel.

Cette impressionnante toile consacrée au mythe de Samson et Dalila reflète parfaitement le réalisme et la finesse émotionnels dont Rembrandt savait – mieux que quiconque à son époque, sans doute – imprégner ses toiles, note la conservatrice adjointe Kirsten Appleyard. « C’est une merveille pour les yeux », ajoute-t-elle, en soulignant que cette image figée témoigne du « talent naturel » de Rembrandt pour le storytelling, et que l’« action » se dégageant de ce « chef-d’œuvre » est digne d’une superproduction.

« Rembrandt a traité un éventail remarquable de types de sujets à une époque où de nombreux artistes néerlandais choisissaient de se spécialiser », fait valoir Stephanie S. Dickey, conservatrice invitée du MBAC – et sommité internationalement reconnue sur Rembrandt et l’art néerlandais du XVIIe siècle – qui est à l’origine de cette exposition au MBAC.

« Rembrandt était un professeur et un mentor prolifique ayant marqué son époque bien au-delà de ses seules œuvres », estime-t-elle.

Rares paysages

Une salle est consacrée aux paysages. Si l’on exclut ses dessins et gravures, « Rembrandt n’a peint que huit paysages dans toute sa carrière, mentionne au passage Mme Appleyard. Et on en a un ici », se réjouit-elle en désignant le Paysage avec un pont de pierre, magnifique malgré sa taille plutôt modeste, qui a fait le voyage depuis le Rijksmuseum.

Une autre salle est « habillée » de représentations bibliques et mythologiques. La troisième salle est une galerie de portraits : ici, la première femme du peintre ; çà et là, des personnalités influentes d’Amsterdam assez riches pour se commander un portrait en pied, ou le duo de portraits qui immortaliserait leur couple.

Une section s’intéresse en particulier aux gravures de Rembrandt. Se greffent çà et là des scènes de la vie quotidienne et des natures mortes croquées par la crème de la crème des peintres néerlandais, telle cette Nature morte aux paons, toile dans laquelle Rembrandt croque avec un remarquable sens du détail une scène sanguinolente – censée, peut-être, ouvrir l’appétit des chasseurs. Les œuvres sont signées Nicolaes Maes, Govert Flinck, Bartholomeus van der Helst, Jan Lievens et Nicolaes Eliasz Pickenoy.

Pour le MBAC, c’est aussi l’occasion de ressortir de ses réserves quelques pièces maîtresses de la peinture néerlandaise, à commencer par Héroïne de l’Ancien Testament, signée Rembrandt (qui, joueur, laisse planer le mystère sur l’identité de son sujet féminin), ou encore La dentellière, huile sur bois de Nicolaes Maes.

« L’exposition jette un nouvel éclairage sur l’art de Rembrandt […] en tant que produit de cet environnement créatif unique », estime la directrice générale du MBAC, Sasha Suda, qui se dit fascinée par le parcours de vie de Rembrandt, « marqué par des triomphes et des tragédies », à l’heure où, par dizaines, les « artistes talentueux se disputaient l’attention » des riches commanditaires d’art.

Esclavage

Mais si le XVIIe siècle a permis aux Hollandais et aux marchés européens de s’enrichir, grâce au commerce mondial et à la conquête colonialiste, la période a apporté son lot de « souffrances aux populations noires et autochtones d’Afrique, d’Asie et des Amériques, qui ont été exploitées, réduites en esclavage ou frappées par la maladie », rappelle l’institution muséale.

En conséquence, cette exposition (tout comme sa programmation connexe, qui sera dévoilée ultérieurement) « reconnaît que les musées d’aujourd’hui, peut-être surtout en Amérique du Nord, doivent reconnaître le contexte plus large du colonialisme », ajoute Mme Suda.

« Cela favorise l’inclusion et enrichit l’expérience de nos visiteurs. »

— Sasha Suda, directrice générale du MBAC

Les deux nouvelles acquisitions du MBAC, deux sculptures monumentales modernes signées par deux artistes noirs – Tau Lewis et Rashid Johnson – installées dans les espaces publics du musée, contribuent à ce dialogue avec les œuvres plus classiques – en évoquant, entre autres thèmes, la migration et la transplantation (Capsule, de Rashid Johnson), ou la connexion avec les âmes des ancêtres (Symphonie, de Tau Lewis).

C’est aussi le cas de l’artiste congolais Moridja Kitenge Banza et de l’artiste cri Kent Monkman, dont les œuvres (De 1848 à nos jours/coupe de bateau négrier et Le triomphe de Miss Chief, respectivement) viennent s’insérer au milieu de toutes ces toiles de maître… et apportent ici et là une touche d’originalité et d’insolence, tout en dynamisant le classicisme ronflant de l’ensemble.

Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence restera à l’affiche sur l’île de la Tortue jusqu’au 6 septembre.

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