CHAPITRE 16

Un doigt ou deux

Comme l’été dernier, 13 de nos journalistes se relaient quotidiennement pendant un mois pour faire progresser une intrigue lancée par Stéphane Laporte. Un exercice ludique inspiré des cadavres exquis des surréalistes. Cette année, notre polar nous ramène en 1976… au moment où tout bascule pour le jeune enquêteur Baptiste Bombardier. Bonne lecture !

This is a man’s world, this is a man’s world

But it wouldn’t be nothing, nothing without a woman or a girl

— James Brown & The Famous Flames (et Betty Jean Newsome)

— On pourrait lui couper un doigt par jour et l’envoyer à ses boss pour qu’ils comprennent qu’on niaise pas la cellule Nike avec des coupures d’une piasse !

Manon était furieuse, Carmen honteuse et Anita songeuse. L’argent de la rançon de la Coupe Stanley était essentiel pour financer le coup contre le Stade pendant les Jeux olympiques, et Carmen, éblouie par les liasses, était partie avec Chicoine sans vérifier la nature des billets. Silencieuse dans son coin, Anita se souvenait des paroles de sa chère Ulrike : « S’il y a un endroit au monde où la révolution féministe peut éclater, c’est bien au Québec. » Elle n’avait pas évalué l’obstacle de la pauvreté de ce terreau fertile.

Non seulement elles avaient reçu des pinottes, mais elles avaient aussi laissé aller la Coupe Stanley, symbole même de la virilité sportive de la Nation, qui valait bien plus que Baptiste Bombardier, ce petit enquêteur débutant au nombril pas sec, qui devait patiner sur les bottines avec ses souliers Patof.

Le trio révolutionnaire regardait Baptiste Bombardier ligoté sur une chaise dans le backstore de La Grange à Séraphin, populaire disco-grange selon la nouvelle tendance, qui avait ouvert ses portes en 1970 rue Amherst. Richard Lajeunesse, le producteur véreux, avait des parts dans l’établissement, et avait prêté ses clés à Carmen pour un de ses films érotiques.

— Il va falloir le transférer bientôt, La Grange va ouvrir dans quelques heures, dit Carmen, qui pensait à la planque de Saint-Canut.

Mais Baptiste Bombardier pouvait-il être une bonne monnaie d’échange ou au moins un chantage ? Pour l’instant, BB se sentait bien peu de choses dans ses souliers Patof face à ces trois furies, dont l’une était sa propre cousine. Comment Carmen avait-elle pu virer sur le top comme ça ? Il faut dire qu’elle avait toujours été rebelle, et toute la famille disait qu’elle allait mal finir, mais c’était sa cousine préférée quand il était petit. Et maintenant, elle avait des amies prêtes à lui couper les doigts, sinon autre chose, ce qui l’inquiétait encore plus.

Dans les 48 dernières heures, à entendre des bribes et à lire entre les phrases des trois femmes, il avait accumulé assez de pistes pour propulser sa carrière naissante à des sommets, s’il arrivait à sortir du pétrin. Mais son instinct, qui commençait à s’aiguiser, lui disait que ce n’est pas bon signe lorsque des ravisseurs ne prennent plus la peine de cacher complètement leurs plans devant un otage. Ici des ravisseuses, en fait, qu’il trouvait canon, n’en déplaise aux féministes, mais il avait vite compris que s’il faisait des jokes de mononcle dans ces circonstances hautement inflammables, il allait finir émasculé. C’est que BB n’avait jamais eu à faire face à des supérieurs aussi éveillés et s’il avait eu à dealer avec elles plutôt que Gravel et Cavalier, il aurait travaillé pour un autre Montréal, voilà ce qui lui était passé par la tête. Mais en pensant cela, il se demandait en même temps s’il ne souffrait pas du syndrome de Stockholm, un nouveau trouble mental qu’on avait détecté chez les otages qui finissaient par embrasser la cause de leurs geôliers. Ici des geôlières, ce qui lui ramenait les images des films de Dyanne Thorne, et ce n’était surtout pas le moment de bander.

— Chicoine va venir t’aider, lança Manon à Carmen en lui fourrant un pistolet dans la main, avant d’enfiler son manteau, pendant qu’Anita enroulait un boa de fourrure autour de son cou.

Manon devait se manifester à sa job, pour refroidir là où ça chauffait chez la police. Anita devait faire acte de présence à une soirée au Gobelet avec du gratin, pour continuer d’être l’épouse parfaite de Bling et la socialite trop écervelée pour attirer les soupçons. Ne restait que Carmen pour surveiller Baptiste. Ne restait à Baptiste que Carmen pour trouver une porte de sortie, et il allait devoir sortir bien plus qu’un fusil ou son badge pour ça.

— Te souviens-tu qu’on se faisait des fingers crossed quand on était petits, pour sortir d’où on était ? osa Baptiste, une fois seul avec Carmen, pour rompre le silence, et tenter sa chance.

— Essaye pas les souvenirs d’enfance, je te vois venir.

La réponse de Carmen était accompagnée d’une fermeture complète à la nostalgie, ce luxe des gens au passé heureux.

— OK. Te souviens-tu d’abord du Lime Light ?

Carmen jeta un regard douloureux vers Baptiste. Il avait osé aller là, ce qui ne la surprenait pas. Même quand les hommes veulent vous sauver, ils peuvent s’en servir contre vous, ce qui les rend encore plus dangereux. Baptiste l’avait extirpée d’un traquenard après l’ouverture du Lime Light, en brandissant son badge de police nouvellement acquis, les jambes tremblantes, en testant sa récente autorité officialisée par l’État. Il avait fait peur à des gars en faisant semblant d’être une police – ce n’était pas encore clair dans son esprit qu’il était ça – dans un party qui tournait mal pour elle. Il brandissait maintenant ce souvenir qu’elle aurait préféré oublier pour la faire fléchir et trahir ses camarades. Pendant ce temps-là, Baptiste travaillait à défaire les nœuds des cordes qui l’enserraient.

— Toi, te souviens-tu de ta mère ? Des femmes que tu as fait brailler ? Des hommes que t’as vus faire ?

Au moment où Baptiste sentit du lest dans les liens, la porte du backstore s’ouvrit avec éclat, révélant un Coco Duncan déjà en fête.

— Mais qu’est-ce que tu fais là, Darling ! Tu m’attends ?

Il n’en fallait pas plus à Baptiste Bombardier pour profiter de la diversion. Mais jusqu’à la fin de ses jours, il ne pourrait oublier qu’à partir de cet instant, il devait sa vie et sa carrière à l’hésitation d’une femme. Et à sa mère, bien sûr. Ainsi qu’à Coco Duncan.

Ceci est une œuvre de fiction. Le récit emprunte le nom de personnages réels, mais tous les éléments rapportés dans ce polar sont le fruit de l’imagination débordante de nos chroniqueurs et journalistes.

Replongez

dans l’ambiance des années 1970 en écoutant It’s a Man’s Man’s Man’s World de James Brown, le choix musical de Chantal Guy, et découvrez notre liste de lecture de classiques que Baptiste Bombardier aurait sans doute fait jouer à fond la caisse dans sa Pontiac Astre jaune !

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