Situation politique en Tunisie

Le Canada favorable à un autre report du Sommet de la Francophonie

Ottawa — Le Canada fait discrètement campagne pour reporter de nouveau le Sommet de la Francophonie, qui doit avoir lieu en novembre en Tunisie, en raison de la situation politique dans ce pays, a appris La Presse.

Le premier ministre Justin Trudeau tente depuis quelques semaines de convaincre des alliés comme la France qu’un nouveau report de ce sommet, qui devait avoir lieu l’automne dernier, s’impose. Selon nos informations, M. Trudeau a évoqué cette possibilité en privé avec le président français Emmanuel Macron lors du dernier Sommet du G7, en juin, en Allemagne.

À l’origine, le Sommet de la Francophonie devait avoir lieu à Tunis en 2020, mais il a été reporté une première fois à cause de la pandémie. Il avait aussi alors été décidé que la rencontre aurait lieu hors de la capitale, soit dans l’île tunisienne de Djerba, en novembre 2021. Mais un mois avant la rencontre, les membres du Conseil permanent de la Francophonie (CPF) ont opté pour un deuxième report, invoquant cette fois la pandémie et la crise politique provoquée par les changements adoptés qui donnent plus de pouvoirs au président Kaïs Saïed.

Justin Trudeau estime que la situation demeure préoccupante en Tunisie et que cela justifie le report du sommet. Cette question pourrait de nouveau être abordée lors de la visite officielle du président Macron au Canada, prévue au début de septembre.

Important clivage

Face à une crise économique qui a été aggravée par la COVID-19 et la guerre en Ukraine, la Tunisie est très clivée depuis que M. Saïed, élu démocratiquement en 2019, s’est emparé de tous les pouvoirs le 25 juillet 2021 au motif que le pays était devenu ingouvernable.

Depuis, le président a fait adopter une nouvelle Constitution lui octroyant de vastes prérogatives qui, selon les opposants, risquent de mettre en péril la jeune démocratie tunisienne. La nouvelle Constitution a été avalisée par référendum la semaine dernière par une majorité de 94,6 %, mais le taux de participation était très faible, environ 30 %.

Les États-Unis se sont montrés critiques de l’exercice, jugeant que « la nouvelle Constitution inclut des mécanismes de contrepoids affaiblis, qui pourraient compromettre la protection des droits de la personne et des libertés fondamentales », selon le département d’État américain.

Au cabinet de la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, on s’est gardé de confirmer les intentions du Canada, se contenant de signaler que la présence du pays serait confirmée « en temps et lieu, comme c’est le cas pour tous les sommets », et qu’Ottawa travaillait avec ses partenaires internationaux à la défense « des démocraties partout dans le monde ».

En ce qui a trait au référendum, le gouvernement du Canada « a pris note des résultats préliminaires », a ajouté dans une déclaration Adrien Blanchard, attaché de presse de Mme Joly. Cette dernière, a-t-il noté, a fait part « des préoccupations du Canada » à son homologue de la Tunisie.

« Respect des principes démocratiques »

Lors de son échange avec le ministre Othman Jerandi, mercredi dernier, Mélanie Joly a évoqué le « respect des principes démocratiques », et exprimé « l’importance de tenir des élections législatives et de rétablir un gouvernement élu et représentatif dans les meilleurs délais ».

Selon le politologue Sami Aoun, un report du Sommet de la Francophonie serait souhaitable. Et il n’est pas nécessaire d’utiliser, comme l’an dernier, la pandémie de COVID-19 comme prétexte pour justifier cette décision.

« Il faut dire que la Francophonie, ce n’est pas simplement parler français, que c’est [un groupe qui partage] un ensemble de valeurs et qui a la démocratie à cœur. »

— Sami Aoun, politologue

« Il y a un problème de transition entre la piètre performance des Frères musulmans du parti Ennahdha au pouvoir et la réplique de Kaïs Saïed, qui elle aussi peut être qualifiée d’autoritaire », relève M. Aoun.

Ancien secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie, depuis devenue l’Organisation internationale de la Francophonie, Louis Roy y était allé d’un plaidoyer en faveur d’un report du sommet dans une lettre publiée dans Le Devoir, en octobre 2021.

Car le président Saïed, comme d’autres « usurpateurs du pouvoir » l’ont fait avant lui (Mali, Guinée-Conakry), a « terrassé un gouvernement élu », et en l’absence d’une condamnation, « l’engagement de la Francophonie en faveur de la démocratie apparaîtra comme un leurre », a-t-il écrit. « Pour éviter un acte manqué dont la Francophonie n’a pas les moyens, ce sommet doit être reporté, et les motifs de ce report évoqués avec clarté », concluait-il.

Le gouvernement canadien conseille aux voyageurs qui mettent le cap sur la Tunisie de « faire preuve d’une grande prudence » en raison des « tensions politiques, sociales et économiques » ayant entraîné des « troubles civils dans l’ensemble du pays ». La ville de Djerba n’est toutefois pas citée parmi les zones dangereuses.

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