Décriminalisation des drogues

Une surdose n’est pas un crime

Ces morts-là ne sont pas comptabilisées chaque jour aux bulletins d'information. Elles n’occupent pas nos conversations. Elles n’ont pas amené les autorités à prendre des mesures draconiennes pour les prévenir.

Et pourtant, elles se multiplient sous nos yeux.

Depuis cinq ans, au moins 20 000 Canadiens ont succombé à une surdose de drogue – autant que tous les décès entraînés par la COVID-19.

La pandémie exacerbe le problème. Déstabilisés par la fermeture des frontières et les problèmes logistiques, les fabricants et distributeurs de drogue coupent leurs produits avec des substances dangereuses.

Les usagers, pendant ce temps, consomment de plus en plus seuls. Les contacts sociaux sont découragés et des mesures comme le couvre-feu empêchent souvent les consommateurs de se rendre dans les centres d’injection supervisée.

Ce cocktail explosif provoque des drames en série.

Le week-end dernier, le Globe and Mail a mis des visages sur 100 victimes de cette épidémie silencieuse. Une mère de 38 ans devenue accro aux opioïdes après avoir consommé des antidouleurs à la suite d’un accident d’auto. Un joueur de football de 20 ans atteint d’un déficit de l’attention qui s’automédicamentait. Un travailleur de la construction tombé sur de la cocaïne coupée au fentanyl.

Des gens de tous les milieux et de tous les horizons. Et contrairement à la COVID-19, les surdoses frappent surtout les gens dans la force de l’âge.

Que faire pour freiner la vague ?

Des plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer la décriminalisation des drogues. Ça ne réglerait pas tout. Mais combiné à du soutien accru auprès des consommateurs, ce serait un puissant outil.

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Décriminaliser la possession de substances aussi dangereuses que le fentanyl, l’héroïne ou les méthamphétamines peut paraître choquant. Mais il faut s’enlever de la tête qu’il s’agit d’une mesure extravagante fantasmée par des amateurs de champignons magiques.

Fin janvier, la Ville de Montréal a adopté une motion pour presser Ottawa d’agir en ce sens. Toronto et Vancouver ont fait de même. Le gouvernement de la Colombie-Britannique, une province frappée de plein fouet par les surdoses, y met tout son poids.

La décriminalisation des drogues est également réclamée par la Direction de santé publique de Montréal. Par le Service de police de la Ville de Montréal. Par l’Association canadienne des chefs de police. Par l’Organisation mondiale de la santé.

Les arguments de tous ces gens sont simples. D’abord, la criminalisation est un échec qui ne fait pas diminuer la consommation. Ensuite, faire pleuvoir les sanctions criminelles sur les consommateurs est moralement douteux. Plusieurs souffrent de dépendance, de troubles mentaux ou de problèmes sociaux. Finalement, la stigmatisation pousse les consommateurs dans la marge. Ils se cachent et se privent de soutien, ce qui favorise les surdoses.

Le gouvernement Trudeau a provoqué un changement de mentalité depuis son arrivée au pouvoir, notamment en facilitant l’ouverture des centres d’injection supervisée. Mais les décès qui s’intensifient montrent qu’il faut aller plus loin et changer la loi fédérale.

La CAQ a beaucoup plus de chemin à parcourir dans ce dossier. Québec refuse d’envoyer la directive de cesser de déposer des poursuites criminelles dans les cas de possession simple, comme l’a fait le fédéral l’été dernier. Comme c’était le cas avec le cannabis, les réflexes conservateurs de la CAQ entrent en collision avec la santé publique et la protection des consommateurs. C’est à déplorer – surtout qu’on sent la réticence d’Ottawa à agir sans l’aval des provinces.

Le fruit est pourtant mûr pour une décriminalisation officielle. Les mentalités ont évolué si rapidement qu’une masse critique d’intervenants la réclame maintenant. Le drame actuel pousse à l’urgence. La pandémie de COVID-19 ne doit pas servir d’écran à une autre épidémie silencieuse.

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