Face à la crise

Un scénario de postproduction… maraîchère

Quand la COVID-19 a frappé, Alexandre Domingue a vu l’occasion d’ajouter la culture maraîchère à sa firme de postproduction et à son petit cinéma de quartier. Le trait d’union est une longue histoire de famille.

C’est pour beaucoup une histoire de familles, en effet.

La famille d’Alexandre Domingue, et celle que constituent ses employés.

Il a fondé en 2002 une agence de location d’équipement de tournage et de postproduction visuelle qu’il a joliment nommée Post-Moderne.

En septembre 2018, au rez-de-chaussée d’un de ses bureaux, il y a ajouté un petit cinéma de quartier de 54 places, le Cinéma Moderne, et un bar adjacent.

L’agence, le cinéma, le bar et leurs 56 employés se portaient très bien lorsque la crise a frappé. Post-Moderne contribuait chaque année à une quarantaine de productions québécoises. Et soudain, silence, plus rien ne tourne.

Ce fut pour Alexandre Domingue l’occasion de reprendre un projet qu’il caressait depuis quelque temps, projet qui jetterait un pont entre ses entreprises et la terre à bois qu’il tient de ses parents.

La cabane rassembleuse

Ses parents avaient acheté en 1982 une terre d’une cinquantaine d’acres à Roxton Pond.

« Mes parents étaient profs et j’y ai passé avec ma sœur tous les étés de mon enfance à jouer dans le bois en camping », raconte-t-il.

« Mon père est le plus jeune d’une grande famille de 16 enfants. Ses frères se sont installés aux États-Unis dans les années 30, et les seuls moments de l’année où ils se réunissaient, c’était à Pâques dans la cabane à sucre familiale. »

Deux générations plus tard, quand elle a été vendue, le père d’Alexandre a voulu reprendre la tradition familiale.

Alexandre avait alors 12 ans et il a aidé son père à bâtir une cabane à sucre sur sa terre à bois. Une toute petite cabane, rudimentaire, mais fonctionnelle.

« Aujourd’hui, on a 425 entailles à la chaudière et on fait une cinquantaine de gallons par année pour les amis et la famille », décrit-il.

Depuis six ans, Alexandre nourrit avec l’un de ses collaborateurs le projet de construire sur la terre une petite distillerie (très) artisanale. Les baies de genièvre du futur gin ont été semées sur les 15 acres qu’Hydro-Québec a déboisés sur la propriété pour faire passer sa ligne Hertel-Des Cantons. L’idée a évolué : « Pourquoi on n’aurait pas là un jardin maraîcher ? »

Il pourrait ainsi fournir en légumes frais le resto-bar de son cinéma de quartier.

Un maraîcher, engagé à temps plein, s’occuperait de la culture de mars à octobre et de la production d’alcool d’octobre à mars.

La terre et la cabane redeviendraient ainsi des lieux de rassemblement.

« J’ai beaucoup d’employés qui ne sont jamais sortis de la ville de leur vie. J’avais cette volonté de partager avec eux cette richesse d’avoir un accès à la terre. »

— Alexandre Domingue

Dans cet objectif, l’automne dernier, il avait fait labourer cinq acres de terre, à l’endroit que le beau-père de sa conjointe, « une sommité des sols de vignoble », lui avait désigné.

La pandémie avait incité notre gentleman-farmer à reporter le projet à 2021, mais un ami, professeur dans une académie culinaire, lui a proposé de s’y consacrer lui-même en attendant la reprise de ses cours, en septembre.

« J’ai fait ni une ni deux, je n’ai pas posé plus de questions. On a des bureaux de 10 000 pi2 sur Mont-Royal. On était fermé, plein sud avec des grandes fenêtres de 10 pi de haut. »

Les bureaux ont été transformés en pépinière, où les semis ont été lancés à la mi-avril. « J’avais des employés mis à pied qui venaient arroser le matin et le soir. »

Simultanément, il a fait venir une excavatrice pour épierrer le terrain, puis une herse pour le sarcler. « J’ai étendu 8000 livres de chaux à la main, avec une brouette et une pelle. »

Un ami qui avait racheté l’entreprise d’abris temporaires Tempo a accepté de concevoir une serre pour accueillir les semis.

Tout cela sans électricité, malgré les fils d’Hydro-Québec qui passent au-dessus de leur tête : « Tout est en panneaux solaires », précise-t-il.

Avec des amis qui venaient lui prêter main-forte (quoiqu’inexpérimentée), il a percé un puits, creusé un bassin de rétention, puis aménagé 60 planches – des mini-jardins de 75 centimètres sur 30 mètres. « Je passe de 35 à 70 heures par semaine à la ferme », indique-t-il.

La récolte

Alexandre Domingue a investi 40 000 $ dans le projet, dont il commence à voir apparaître les résultats. « On va mettre les légumes en prévente sur un site qui sera en ligne bientôt », annonce-t-il joyeusement.

Une remorque réfrigérée viendra se garer près du Cinéma Moderne, où ses clients pourront venir chercher leur commande.

Il veut offrir à ses employés deux journées payées chaque année pour donner un coup de main à la terre. « S’ils le veulent ! »

Ils les invitent aussi à venir la fin de semaine pour profiter des lieux avec leurs enfants.

Un homme de famille ?

« Je n’ai pas d’enfants encore... Mais mes 56 employés sont comme mes enfants. Je les aime et leur bonheur est très important. »

— Alexandre Domingue

« Ensuite, il y a le rayonnement de tout ça, ajoute-t-il. Moi, mon concurrent en postproduction, c’est Québecor. Je veux me différencier et pouvoir appeler mes clients en leur disant : venez donc vous chercher des légumes, on a parti notre propre jardin ! »

L’effet rejaillirait aussi sur le Cinéma Moderne, qui reçoit chaque année 10 invités internationaux. « On prend une demi-journée avec ces personnes-là, on les amène à la ferme, ils repartent avec des légumes, du sirop d’érable, du miel (on a des abeilles !), un pot de cornichons... »

C’est ainsi, en cultivant ses relations, qu’une boîte de postproduction se fait une sympathique réputation...

« J’ai cette volonté de rayonner un peu plus à l’international, avec cette structure qui permet de joindre la réalité. »

Celle de la terre et des racines.

L’héritage

Les parents d’Alexandre Domingue ont 73 ans.

« Ils sont super fiers, confie l’entrepreneur. J’avais des funérailles la semaine passée. Il y avait 45 personnes dans le salon funéraire et quand je suis entré, tout le monde savait que j’avais parti ce projet de ferme-là. Mon père montrait des photos à tout le monde.

« C’est l’héritage familial de la terre où j’ai grandi. »

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