La Presse à New York

Au cœur de l’épidémie

New York — En temps normal, le Javits Center, immense centre de conférences situé en bordure du fleuve Hudson, à Manhattan, accueillerait ces jours-ci la World Flower Expo, une grande foire horticole.

Mais les amateurs de fleurs et d’arbustes brillent par leur absence. Ils ont été remplacés par des membres de la garde nationale et de l’Agence fédérale de gestion des urgences, qui sont en train de transformer le bâtiment en un hôpital temporaire de 1000 lits.

« Nous sommes fiers de jouer un rôle crucial durant cette crise sans précédent en abritant des patients qui ne sont pas atteints de la COVID-19 afin de soulager le fardeau des hôpitaux de la ville de New York », dit Tony Sclafani, directeur des communications du Javits Center. « Nous sommes tous dans la même barque. »

Et cette barque est secouée par une des pires tempêtes de l’histoire de New York, devenu au cours des derniers jours l’épicentre de l’épidémie de COVID-19 aux États-Unis, un nouveau Ground Zero. Mercredi soir, la ville comptait plus de 20 000 cas de contamination confirmés et 280 morts.

Cette tempête a changé le rythme d’une ville réputée pour son activité incessante. En plein jour, ses rues sont désormais quasiment désertes, tout comme ses trottoirs, exception faite des queues devant les pharmacies et les marchés d’alimentation. Les portes des stations de métro sont encore ouvertes, mais on y entre et en sort au compte-gouttes.

La tempête a également transformé le quotidien de millions de New-Yorkais, forcés de se cloîtrer, ou presque, dans leurs appartements plus ou moins exigus.

« La question est de savoir combien de temps cela va durer », dit Kathy Karich, qui vit dans un condo du quartier East Village, à Manhattan, avec son mari et leur fille adolescente. « Si ça dure des mois, je ne sais pas comment ça se passera. »

« Pire de l’extérieur »

Pour le moment, le moral de ceux qui n’ont pas encore été contaminés tient bon. Et pas seulement à New York.

« Je suis constamment au téléphone avec des gens de Seattle », dit Kathy Karich, dont le travail pour une grande boîte de conseil l’emmenait à voyager régulièrement dans la plus grande ville de l’État de Washington, premier épicentre de l’épidémie de coronavirus. « Ils sont positifs. Nous continuons à travailler sur nos projets à distance. C’est une chose qui me frappe quand tu vis dans un de ces endroits où éclate une crise : tu ne le réalises pas. Ça semble toujours pire de l’extérieur. »

Les New-Yorkais doivent ainsi répondre aux nombreuses questions de parents et amis vivant ailleurs aux États-Unis, et qui s’inquiètent en constatant la progression exponentielle de l’épidémie dans la métropole américaine. Kellie Anderson, qui vit avec son mari et leur fils adolescent dans le quartier de Fort Green, à Brooklyn, a déjà mis au point une explication à leur intention.

« Je leur dis que nous sommes certainement une des villes les plus denses et que nous avons effectué un plus grand nombre de tests que n’importe quelle autre ville », dit cette pasteure presbytérienne. « Nous affichons donc des données surprenantes pour les gens de l’extérieur. Mais je suis convaincue qu’il s’agit d’une histoire qui se reproduira d’un bout à l’autre du pays. »

« Nous nous en sortirons »

Pour autant, New York sera sans doute la seule ville où l’épidémie de COVID-19 ramènera sur le tapis le sujet des attentats du 11-Septembre. Chaque New-Yorkais semble établir son propre lien entre les deux évènements. Albert Picallo, le mari de Kellie Anderson, trouve dans le parallèle une source d’espoir.

« Quand le 11-Septembre est arrivé, plusieurs disaient que les individus, les familles et les entreprises quitteraient New York. C’est le contraire qui s’est produit, si l’on regarde le nombre de familles qui sont restées, les bureaux qui ont connu une croissance, les immeubles qui ont été construits », dit le gestionnaire au sein d’une entreprise immobilière.

« Les gens se demandent maintenant ce que sera la nouvelle normalité. Je regarde ce qui s’est passé après le 11-Septembre et je me dis que nous nous en sortirons. »

Le fait d’avoir vécu à New York le drame du 11-Septembre aide à relativiser l’épidémie de coronavirus, estime de son côté Bert Knaus, avocat retraité de Manhattan. Jusqu’à un certain point.

« Ça nous rend moins susceptibles de paniquer, dit-il. Mais en voyant le nombre de cas de contamination grimper, nous commençons à nous sentir un peu comme les gens à qui l’on a dit de ne pas quitter la tour, qui sont restés et qui sont morts. »

Personne ne pourra accuser Md Shahdan Shabud de céder à la panique. Mercredi midi, ce New-Yorkais originaire du Bangladesh vendait des fruits à l’intersection de Broadway et de la 72e Rue, à Manhattan.

Il n’avait pour se protéger qu’un foulard mal ajusté devant la bouche et un gant chirurgical.

« J’ai un peu peur de tomber malade », a-t-il avoué après avoir remis sa monnaie à un client. « Mais je crois en Dieu. Je crois en Allah. C’est Lui qui prend les décisions. »

COVID-19

Les États-Unis en ont « pour des mois, pas des semaines »

Les États-Unis « en ont pour des mois, pas des semaines », a signalé en entrevue mercredi après-midi Gregory Poland, directeur de la recherche sur les vaccins à la réputée Clinique Mayo du Minnesota. Inutile d’espérer un vaccin avant janvier, selon lui. « Ce n’est pas de découvrir le vaccin en tant que tel qui prend du temps. Ce qui est long, c’est de mettre en place des tests sécuritaires, dans la mesure où les tests se font sur des personnes en santé. » La chloroquine, à son avis, est une avenue prometteuse, mais encore là, des essais cliniques préalables sont incontournables. Le plasma ou des anticorps humains, « qui ont été utilisés en 1918 pendant la pandémie d’influenza », sont aussi des pistes intéressantes à son avis.

Quand la vie pourra-t-elle reprendre ? À quand le retour en classe ? « Il faudra qu’on en arrive à un très petit nombre de cas, puis attendre quatre semaines de plus. On aura une décision très difficile à prendre à l’automne. »

Le Dr Poland a rappelé dans une entrevue mercredi – menée par la revue scientifique JAMA (Journal of the American Medical Association) – que personne, dans le monde, n’avait accumulé plus de 12 semaines de connaissances sur ce virus. « On est en train de faire voler un avion qu’on est en train de construire. »

— Louise Leduc, La Presse

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