Lionel Shriver

Contre les modes et les vogues

Lionel Shriver est une rareté, une écrivaine de droite, ce qui lui a causé des problèmes avec ses collègues. Elle double la mise dans son dernier livre : les deux personnages principaux sont poussés à la retraite par des politiques antidiscrimination. L’un d’entre eux est ridiculisé quand il se met au jogging pour meubler sa vie. Entrevue avec la Houellebecq américaine.

Le titre du livre en français, Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes, est très différent de l’original, The Motion of the Body Through Space. Êtes-vous surprise ?

Je fais confiance aux traducteurs. J’aime que mes titres aient du rythme, mais ça ne se traduit pas toujours. Le titre en français fait référence à une des conversations sur le jogging.

Vous vous insurgez dans le livre contre les modes, qu’il s’agisse du jogging ou des expressions à la mode.

Je fais de l’exercice, mais pour moi, c’est de l’hygiène personnelle, je n’en parle pas comme je ne parle pas de mes douches ou du nettoyage de mes ongles. Pour ce qui est des expressions, je les utilise aussi, mais ça me fâche. On fait semblant qu’on les a toujours utilisées. C’est une négation du passé. Prenez « bucket list », on fait semblant qu’on dirait ça même s’il n’y avait pas eu le film. Un autre mot que j’abhorre est « vulnérable », qui est utilisé pour faire référence à toute forme de risque, tous les groupes le moindrement défavorisés. Je m’intéresse aux modes linguistiques, mais suis exaspérée par le conformisme et le manque de créativité.

L’héroïne de votre livre perd des contrats de narration de livres audio parce qu’elle ne peut plus prendre la voix de « personnes de couleur ». Et vous décrivez longuement le procès pour congédiement de son mari, poussé à la retraite sur fond de « wokisme ». Et ce, immédiatement après qu’on vous eut reproché ce genre de propos.

La transcription du procès est une satire sociale du wokisme. Mais il y a un débat sérieux sous-jacent. J’ai eu des ennuis à cause d’une chronique où je ridiculisais le système de quota pour les auteurs et le personnel à Penguin Random. Ils voulaient que ça reflète parfaitement la démographie britannique. Pour avoir des gens des classes ouvrières, ils ont abandonné toute exigence de diplôme. Ça me semble absurde. Je n’aime pas la discrimination positive. Je crois qu’elle a causé d’énormes dommages à la production institutionnelle et aux gens qu’elle est censée aider. J’ai pitié [I really feel] des médecins et avocats noirs qui sont très compétents, mais dont beaucoup pensent qu’ils sont entrés à l’université avec de moins bonnes notes. Dans mon livre, j’ai un personnage de recruteur noir incompétent obsédé par la diversité. C’est un acte de révolte créative. Je suis surprise qu’on ne m’ait pas demandé d’éliminer ce personnage.

Vous vous insurgez aussi contre les réseaux sociaux. Un personnage très « woke » dit qu’ils sont plus proches de la « vraie vie » que les interactions en chair et en os.

Je ne suis pas sur les réseaux sociaux, mon temps est trop précieux et je n’aime pas prêter le flanc à la colère d’autrui. Je comprends que certains veulent les utiliser pour promouvoir leur travail. D’ailleurs, les éditeurs privilégient maintenant les auteurs très actifs sur les réseaux sociaux, parce que c’est de la publicité gratuite. Je suis chanceuse d’être un dinosaure qui avait déjà des lecteurs fidèles avant l’ère numérique. En plus, les réseaux sociaux censurent maintenant les opinions. Je mets beaucoup de temps à chercher des informations qui ne sont pas disponibles dans les grands médias.

Par exemple ?

Je lis le magazine City Journal. Récemment, Heather McDonald a écrit un article, « Le pacte de suicide de la musique classique », sur l’obsession de la diversité. La musique classique n’intéresse pas beaucoup les Noirs aux États-Unis et il n’y a pas assez de musiciens noirs pour respecter les quotas démographiques.

Éloignons-nous de la controverse. Les relations du couple principal du livre sont souvent hérissées de petites pointes, et pourtant, c’est un couple amoureux et stable.

Ça me vient naturellement. Les couples communiquent souvent au moyen d’antagonismes subtils. Il s’agit de critiques qui sont en réalité l’expression d’une affection. En plus, un peu d’antagonisme crée une tension et de l’énergie. Les choses douces et gentilles sont ennuyeuses, particulièrement pour le lecteur.

Dans votre dernier livre paru en anglais, Should We Stay or Should We Go, vous imaginez un couple qui a décidé dans la cinquantaine de se suicider à 80 ans, et proposez 12 versions de leur avenir. C’est la première fois que vous utilisez cette approche.

J’avais deux univers côte à côte dans The Post-Birthday World, mais c’est sûr que 12 fins différentes, ça permet de jouer avec beaucoup d’idées à la fois. Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup la science-fiction. C’est un peu un écho de cette passion.

Pour la première fois, vous vous mettez en scène, de manière autodérisoire.

J’ai 64 ans, c’est mon 15livre. Si je l’avais fait plus jeune, ç’aurait été arrogant. Je crois que j’ai mérité le droit à un peu d’auto-enivrement [self illusion].

Revenons à la controverse. Vous avez qualifié le confinement pandémique de terrorisme.

Je ne suis pas contre la vaccination, j’ai reçu mes deux doses. Mais en Occident, on se gargarise de la primauté des lois et des droits civiques. Puis d’un trait de crayon, les autorités médicales et politiques se sont arrogé le droit d’éliminer tout ça. Ça va durer des années. Je crois qu’on va finir par lancer un avis de recherche pour une personne qui éternue alors qu’elle est seule dans un ascenseur. On frôle l’État policier.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Lionel Shriver

Belfond

420 pages

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.