Tokyo 2020

Dans les coulisses du choix du Canada

Le Canada n’enverra pas d’athlètes aux Jeux de Tokyo cet été. Une décision crève-cœur, prise au terme d’une semaine de pourparlers ayant impliqué plus de 150 personnes. Six d’entre elles nous racontent les coulisses de ce choix déchirant.

LUNDI 16 MARS, 12 h

La pression monte. Au Québec, tous les centres sportifs sont fermés. Les athlètes s’entraînent avec les moyens du bord. La plongeuse Meaghan Benfeito, par exemple, pratique ses sauts périlleux sur un matelas, dans son salon.

À Ottawa, le premier ministre Justin Trudeau annonce la fermeture partielle des frontières. Il demande aussi aux Canadiens de réduire leurs activités pour aplanir la courbe de contagion.

David Shoemaker, chef de la direction, Comité olympique canadien (COC) : « Ç’a été le tournant. La question n’était plus tellement : pouvons-nous envoyer en toute sécurité une équipe d’athlètes, d’entraîneurs et de partisans à Tokyo en juillet 2020 ? Mais plutôt : est-il approprié de demander à nos athlètes de s’entraîner pour les Jeux MAINTENANT, au Canada ? Au risque de les mettre en danger, ainsi que leur famille et leur communauté ? La réponse, c’était non. »

MARDI 17 MARS, 14 h 44

L’épidémie s’aggrave, tant ici qu’en Europe. L’ex-hockeyeuse Hayley Wickenheiser, qui siège au CIO, attaque les organisateurs des Jeux sur Twitter.

« Les athlètes ne peuvent pas s’entraîner. Les spectateurs ne peuvent pas planifier leur voyage. Les commanditaires ne peuvent pas faire de la mise en marché dans ce contexte. Que le CIO insiste pour tenir les Jeux, avec tant de conviction, c’est insensible et irresponsable. »

MERCREDI 18 MARS, EN APRÈS-MIDI

Téléconférence de la Commission des athlètes du COC. C’est un groupe de 14 olympiens, actifs ou retraités, qui défend les intérêts des sportifs. Hayley Wickenheiser en fait partie. Un seul sujet à l’ordre du jour : la pandémie.

Seyi Smith, athlète, directeur de la Commission : « À ce moment-là, beaucoup d’athlètes au Canada n’étaient pas encore qualifiés. Ils se demandaient comment ils allaient pouvoir réussir les critères avant mai ou juin. De l’autre côté, la pandémie prenait de l’ampleur. Les gens étaient atteints du virus ; 500 000 Canadiens venaient de demander l’assurance-emploi. »

Philippe Marquis, ex-skieur, membre de la Commission : « Le CIO laissait les athlètes dans le doute et l’incertitude. Ce n’était plus le temps de niaiser, mais de prendre des actions radicales. On a tous donné notre opinion. Quatre de nos membres étaient plus affectés par la situation. Ce sont des athlètes actifs et déjà qualifiés. Ils ont fait preuve de maturité et affirmé que le sport pouvait attendre. »

Une de ces quatre athlètes, c’est la trampoliniste Rosie MacLennan, double médaillée d’or. Une voix forte. « Quand Rosie parle, on l’écoute », dit Philippe Marquis.

MERCREDI 18 MARS, 15 h 28

Rosie MacLennan fait part de ses inquiétudes sur Instagram. Elle affirme que « la pandémie est tellement plus importante que le sport ». Avant d’ajouter : « Devrions-nous nous concentrer [sur l’entraînement] présentement ? »

MERCREDI 18 MARS, 15 h 55

Une demi-heure après le message de Rosie MacLennan, le COC consulte les directeurs des fédérations lors d’une téléconférence. Plus de 100 personnes y participent. David Shoemaker et Tricia Smith, présidente du C.A. du COC, animent la discussion.

Martin Goulet, DG de Water-Polo Canada : « On voyait l’immensité de la situation en Italie. Déjà, d’autres scénarios étaient étudiés. Y compris celui de tirer la plogue. »

Ahmed El-Awadi, DG de Natation Canada : « Le COC nous a partagé de l’information du CIO. Honnêtement, il n’y avait pas beaucoup de questions. Sauf une : quand le CIO va-t-il prendre une décision ? C’est tout ce qu’on voulait savoir. »

JEUDI 19 MARS AU SAMEDI 21 MARS

Une annonce du CIO est imminente. En coulisses, Tricia Smith et David Shoemaker multiplient les conversations. Avec Rosie MacLennan. Avec Seyi Smith. Avec le gouvernement fédéral. Avec les fédérations. Avec le Comité olympique australien, aussi. Les préoccupations du médecin en chef d’Équipe Canada, le Dr Mike Wilkinson, sont abondamment diffusées.

Ahmed El-Awadi : « Pour le Dr Wilkinson, s’entraîner dans les conditions actuelles devenait dangereux. Pas seulement pour les athlètes, mais pour toute la communauté. Aussi, la pression physique et mentale sur nos athlètes augmentait chaque jour. Ça ne pouvait pas continuer comme ça pendant trois ou quatre mois. C’était injuste. »

DIMANCHE 22 MARS, 14 h

Le président du CIO, Thomas Bach, annonce que le comité organisateur prendra quatre autres semaines pour décider du sort des Jeux. Il exclut aussi la possibilité de les annuler. Le COC convoque sur-le-champ sa Commission des athlètes pour un appel d’urgence.

Philippe Marquis : « Quatre autres semaines d’incertitude, pour le COC, c’était trop. C’est à ce moment-là, je crois, que la décision de ne pas envoyer nos athlètes à Tokyo fut prise. »

David Shoemaker : « Nous étions contents de constater que l’annulation des Jeux ne faisait pas partie des options. […] Ce qui nous a inquiétés, c’est que le CIO ait besoin d’un autre délai de quatre semaines. Ça plaçait nos athlètes et la communauté à risque. C’était injuste et inapproprié de leur demander de poursuivre leur entraînement en prévision de Jeux en juillet. Ça allait à l’encontre de toutes les recommandations des autorités de santé publique au Canada. »

Le Dr Mike Wilkinson livre un plaidoyer fort en faveur d’un report des Jeux.

Seyi Smith : « Il nous a rappelé que des athlètes continuaient de s’entraîner et que c’était dangereux pour tout le monde. Pour les athlètes, mais aussi pour les thérapeutes. Et pour les médecins sportifs, qui n’étaient pas pendant ce temps-là à l’hôpital, où on a besoin d’eux. Ce n’était juste pas bon pour le pays. […] Tout le monde a apprécié son témoignage et compris que la pandémie était plus importante que le sport. »

Pendant la conférence téléphonique, Rosie MacLennan brille par son éloquence.

David Shoemaker : « Elle ne voulait plus se concentrer sur la conquête de la médaille d’or. Elle préférait devenir un modèle auprès des autres Canadiens pour aplanir la courbe. »

DIMANCHE 22 MARS, 15 h 55

Après l’appel avec les représentants des athlètes, le COC organise illico une téléconférence avec les dirigeants des fédérations. Les mêmes que mercredi. Une centaine de personnes sont à l’écoute.

Ahmed El-Awadi : « Le COC nous a communiqué sa décision. Il y a ensuite eu une table ronde. Tous les sports se sont prononcés, en ordre alphabétique. La plupart ont indiqué que l’été 2021 serait un bon moment pour présenter les Jeux. […] On a vite convenu que d’avoir des gens de 209 pays, dans un même village, dans quatre mois, c’était impossible. »

Martin Goulet : « On a aussi beaucoup discuté de la déclaration officielle. Des détails précis de ce qui allait être communiqué au reste du monde. Dans ces messages, les nuances sont importantes. Cela a été fait avec transparence et collégialité par Tricia, David et les gens du Comité paralympique. »

DIMANCHE 22 MARS, 17 h

Tout se passe très vite. Le conseil d’administration du COC se réunit (virtuellement) une dernière fois avant l’envoi du communiqué. Rosie MacLennan, Hayley Wickenheiser et Seyi Smith y sont. On y retrouve aussi des membres influents de la communauté. Notamment le président de l’Impact, Kevin Gilmore, l’avocat Hubert Lacroix et la vice-présidente de Desjardins, Marie-Huguette Cormier. Il est déjà tard en Europe. Tricia Smith laisse un message à un contact du CIO pour l’informer de la décision du Canada. En parallèle, le ministre du Patrimoine canadien, Steven Guilbeault, est mis au courant. Il appuie la décision.

Steven Guilbeault : « Je salue la décision des comités olympique et paralympique canadiens de ne pas envoyer d’athlètes canadiens aux Jeux, aussi longtemps qu’il n’est pas sécuritaire de le faire. »

DIMANCHE 22 MARS, 21 h 30

Après avoir attaché tous les fils pendant plus de quatre heures, le COC publie finalement son communiqué. Il confirme que les athlètes canadiens n’iront pas à Tokyo cet été et demande le report des Jeux à l’été 2021. Dans les minutes qui suivent, le premier ministre du Japon reconnaît que, dans les conditions actuelles, un report est « inévitable ». Puis l’Australie, la Suisse, le Royaume-Uni et la Norvège – à divers niveaux – ajoutent qu’il est imprudent de présenter les Jeux cet été.

Lundi après-midi, le Montréalais Richard Pound – qui est membre du CIO – indique au USA Today que la décision est prise : les Jeux seront reportés d’au moins un an. Ce sera annoncé officiellement au cours du prochain mois. Une déclaration que le CIO n’a toujours pas reniée.

Philippe Marquis : « Le Canada a démontré son leadership, sans être appuyé par d’autres grandes nations. Le COC a pris le pouls des athlètes, des fédérations, il a mis ses culottes et a dit : ce sont ça, les valeurs canadiennes. Je suis très fier de cette décision. »

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