Le Québécois qui compte à Paris

Peu de Québécois sont conscients de la place exceptionnelle que le sociologue et chroniqueur au Journal de Montréal Mathieu Bock-Côté a réussi à se tailler dans la vie intellectuelle et les débats politiques en France.

On ne parle pas ici d’un simple succès médiatique, mais d’un pouvoir d’influence réel, entre autres de la possibilité de peser sur la chose politique là-bas dans le contexte de la cruciale élection présidentielle française qui s’annonce.

Français séduits

Le Québécois a complètement séduit les Français par son intelligence aiguë et sa virtuosité, faisant objectivement honneur à un Québec encore parfois perçu comme pas totalement dégrossi dans notre ancienne mère patrie.

Non handicapé comme il l’est ici par sa conviction plutôt simpliste que la souveraineté serait la solution magique à tous les maux du Québec, Bock-Côté s’avère en France moins dogmatique que les intellectuels de gauche comme de droite, de Bernard-Henri-Lévy à Michel Onfray, que l’esprit de système emprisonne dans leurs certitudes.

Largement convaincante, la thèse de La révolution racialiste, le dernier ouvrage du Québécois plébiscité en France, est que l’on assiste à la montée d’un nouveau racisme sous couvert d’antiracisme. Toute la question est de savoir si l’essayiste ne dramatise pas l’affaire outre mesure.

Sa qualité de Québécois l’ayant passablement protégé des critiques jusqu’à présent, Bock-Côté s’est imposé comme un nouveau penseur de la droite intelligente au journal Le Figaro et à la chaîne de télévision CNews.

À cette dernière, il a pris la place, comme commentateur politique, de celui dont tout le monde parle ces temps-ci, « le Trump intellectuel français », le polémiste Éric Zemmour, dont on s’attend à ce qu’il déclare bientôt sa candidature à l’élection présidentielle.

C’est là que cela commence à devenir intéressant pour ceux qui suivent la politique, entre autres parce qu’elle est parfois faite de choses qui ne devaient pas se produire mais qui arrivent pourtant.

Marine Le Pen revigorée

Il y a tout juste deux semaines, on pouvait raisonnablement penser que la carrière politique de la cheffe du Rassemblement national et principale adversaire du président Macron était terminée. Marine Le Pen apparaissait doublée sur sa droite par la progression fulgurante d’un Éric Zemmour ayant libéré le débat politique français d’une bien-pensance extrêmement lourde en matière d’immigration.

Rappelons que, contrairement au Québec, la société française est confrontée à la non-intégration de très nombreux immigrants originaires tout particulièrement d’une Algérie où règne encore, 50 ans après l’indépendance, une animosité – pour ne pas dire une haine – à l’égard de la France, comme n’a pas craint de l’affirmer récemment le président Macron.

Mais ne voilà-t-il pas que la saveur politique du jour vient peut-être de commettre l’erreur de trop, celle qui lui aura été fatale.

Éric Zemmour s’est lancé le 13 novembre dans une indécente diatribe politique partisane médiatisée à la grandeur du pays devant la salle de spectacle Le Bataclan, le jour même où l’on commémorait l’effroyable carnage d’il y a six ans, quand 130 jeunes spectateurs d’un concert rock avaient été sauvagement assassinés, un par un pendant des heures, par des terroristes islamiques.

Les conséquences de ce manque grossier de jugement et de sensibilité ont été immédiates pour un Zemmour rapidement largué par des sympathisants majeurs comme Jean-Marie Le Pen et l’influent maire de Béziers, Robert Ménard, sa progression dans les sondages étant stoppée alors que Marine Le Pen semble avoir repris l’avantage.

L’ironie est que non seulement cette dernière a récupéré ses chances d’affronter Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, mais qu’elle se retrouve potentiellement plus forte du cadeau que lui fait Zemmour en se présentant comme un personnage politique nettement plus brutal et extrême que le sien.

Et c’est là que peut devenir significatif le rôle d’un Bock-Côté, un moment proche d’Éric Zemmour, qui a déjà parlé de lui comme d’un « ami ».

Le Québécois se retrouve en effet dans une situation délicate. Ou il sera capable de prendre ses distances avec Éric Zemmour, ce qui ne manquera pas de faire du bruit en France avec les accusations d’opportunisme et de déloyauté qui pourraient s’ensuivre, ou il perdra de la crédibilité en restant associé à quelqu’un ayant démontré qu’il n’a pas de jugement et qui peut être dangereux. À suivre…

Post-scriptum

On espère que l’intérêt du premier ministre Legault pour le hockey lui laissera le temps de poursuivre sa réflexion sur l’application de la loi 101 au collégial.

Car il s’agit d’un choix qu’il pourrait regretter longtemps, de la décision structurante la plus importante qu’il aura eu à prendre en matière linguistique et identitaire dans un mandat dont on commence à se demander si, au-delà de la pandémie, il ne se sera pas limité à de belles paroles camouflant mal la peur du risque et la montée de la médiocrité.

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