Thaïlande

« Arc-en-ciel » en prison pour avoir défié la monarchie

Bangkok hausse le ton contre le mouvement prodémocratie

Arrestation des leaders de la contestation, proscription des rassemblements politiques de cinq personnes et plus, interdiction de messages en ligne : le gouvernement thaïlandais a durci le ton jeudi face au mouvement de contestation qui défile depuis plusieurs mois pour demander plus de démocratie.

Les autorités ont promulgué un décret d’urgence qui interdit « les rassemblements de cinq personnes et plus » ainsi que « les messages en ligne qui pourraient nuire à la sécurité nationale », a indiqué Sunsern Kaewkumnerd, l’un des porte-parole du gouvernement thaïlandais.

Peu de temps après l’entrée en vigueur du décret d’urgence, jeudi à 4 h du matin, la police antiémeute a fait évacuer des manifestants qui campaient encore sur place.

La plupart des contestataires avaient déjà quitté les lieux, mais une vingtaine de personnes ont été arrêtées, dont Panusaya Sithijirawattanakul, dite « Rung » (Arc-en-ciel), d’après des images diffusées en ligne par les militants et des rapports de police.

Le mouvement prodémocratie, dans la rue depuis l’été, demande le départ du premier ministre, le général Prayut Chan-o-cha, au pouvoir depuis le coup d’État de 2014 et légitimé par des élections controversées l’année dernière. Il réclame aussi une modification de la Constitution, mise en place en 2017 sous la junte et très favorable à l’armée.

Dix revendications

Rung, 22 ans, a été arrêtée jeudi pour avoir osé se confronter au plus grand tabou de la Thaïlande, la monarchie, clé de voûte d’un système militaro-politique. Elle s’est fait connaître lorsque, le 10 août, devant une marée de jeunes rassemblés sur un campus de la banlieue de la capitale, les yeux cerclés de lunettes rondes, elle est montée sur scène et a lu d’une voix ferme dix revendications pour réformer la monarchie.

Du jamais-vu dans le pays, où la richissime et puissante royauté est protégée par une des plus sévères lois de lèse-majesté du monde.

« Je savais qu’après [cela], ma vie allait changer à jamais », avait-elle raconté en août à l’AFP du dortoir de l’université qu’elle ne quittait guère depuis par crainte de représailles.

S’exprimer n’est pas sans danger : au moins neuf militants prodémocratie, qui ont fui la Thaïlande depuis le coup d’État de 2014, ont disparu au cours des deux dernières années, selon l’ONG Human Rights Watch.

En vertu de l’article 112 du Code pénal, diffamer, insulter ou menacer le roi et sa famille est passible d’une peine de 3 à 15 ans de prison.

Cette loi, qui laisse largement place à l’interprétation, permet de punir toute critique de la monarchie – notamment sur les réseaux sociaux.

Ainsi, en 2017, un homme a été condamné à 35 ans de prison pour des publications et des commentaires sur Facebook concernant la famille royale. Elle n’a pas été utilisée ces dernières années, les contestataires étant poursuivis sur d’autres fondements.

Née en 1998 près de Bangkok, Rung, qui se décrit comme « introvertie » et « solitaire », grandit dans une famille de la classe moyenne loin des agitations politiques qui secouent son pays : le renversement de l’homme d’affaires Thaksin Shinawatra en 2006 et la crise politique qui s’en suit avec des dizaines de morts et des centaines de blessés quatre ans plus tard.

Mais un souvenir d’enfance la marque à jamais. Alors qu’un cortège royal passe près de sa maison, la police la force avec des camarades à sortir dans la rue et à s’agenouiller sur le trottoir.

Cet évènement « a forgé ma conscience […] personne ne devrait être plus important ou être placé au-dessus des autres ».

Elle n’a que 15 ans quand, en 2014, un nouveau coup d’État est orchestré contre Yingluck Shinawatra, sœur de Thaksin, par le général Prayut Chan-o-cha, légitimé depuis par des élections controversées en 2019.

Cela m’a « radicalisée », je me suis dit que « l’armée n’avait pas le droit de diriger le pays, que tout ce qui était diffusé était de la propagande ».

Une contestation sans précédent

Le roi de Thaïlande est le garant de l’unité du royaume et de son système oligarchique composé d’aristocrates, d’officiers de haut rang de l’armée et d’une élite des affaires en majorité sino-thaïe. À ce titre, bien au-delà de son statut de monarque constitutionnel, il dispose d’une influence considérable qu’il exerce le plus souvent dans l’ombre.

Au cours des dernières décennies, la Thaïlande a connu de nombreuses manifestations violentes et 12 coups d’État depuis la fin de la monarchie absolue en 1932.

Mais oser s’en prendre à la monarchie est sans précédent.

Maha Vajiralongkorn, monté sur le trône en 2016 à la mort de son père, le vénéré roi Bhumibol, est une personnalité controversée.

En quelques années, il a renforcé ses pouvoirs, en prenant notamment directement le contrôle de la fortune royale. Ses fréquents séjours en Europe, même en pleine pandémie de coronavirus, ont aussi soulevé des interrogations.

Et après ?

Le décret d’urgence permet à la police d’arrêter toute personne suspectée d’avoir participé aux manifestations.

Il est cependant difficile de savoir si le mouvement va perdurer après l’arrestation de ses principaux leaders.

« De nouvelles confrontations entre les partisans proroyalistes et le mouvement anti-establishement sont à prévoir », avertit toutefois Thitinan Pongsudhirak, politologue de l’Université Chulalongkorn.

Le soudain tour de vis des autorités risque « d’accentuer les griefs de la jeunesse », qui défile dans les rues depuis l’été, et du coup les tensions.

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