États-Unis

Joe Biden repart à l’attaque

Sur la guerre en Ukraine comme sur le front de l’avortement, le président américain monte en première ligne et réveille l’électorat démocrate.

Et soudain, à l’horizon, une éclaircie... C’est en tout cas ce qu’on veut croire à la Maison-Blanche, à la lumière de plusieurs sondages récents. L’un d’eux, réalisé par le Washington Post et ABC, estimait que 42 % des Américains avaient une opinion favorable du président. Un score faible, certes, mais en hausse de 5 points par rapport à février dernier, depuis le début de la guerre en l’Ukraine et l’accalmie côté COVID... Persuadé que rien n’est joué, Biden est décidé à se battre sur tous les fronts.

À commencer par celui de l’avortement. Le 2 mai, la fuite de l’ébauche d’un arrêt de la Cour suprême annonçant l’abrogation probable du fameux Roe c. Wade, l’arrêt de 1973 qui légalise l’IVG au niveau fédéral, a fait l’effet d’une bombe. La réaction de Joe Biden n’a pas traîné. La semaine dernière, son entourage a multiplié les contacts avec les organisations d’activistes proavortement pour lancer la contre-offensive. Le soir même de l’annonce, les dons affluaient dans les caisses du Parti démocrate : 12 millions de dollars en une soirée ! « C’est le signe que la base est regonflée à bloc », se réjouit-on à la Maison-Blanche, où certains conseillers avouent avoir été pris par surprise.

Si la remise en question de Roe v. Wade était prévisible après que la Cour suprême avait accepté de statuer sur un cas venant du Mississippi, la pugnacité du juge Samuel Alito, qui qualifie Roe de « profondément dommageable et erroné de façon flagrante », a sidéré. Les proches de Biden s’attendaient à un ton plus mesuré, dans l’esprit traditionnel de la Cour suprême. Mais les temps ont changé. Les juges nommés par Trump sont d’un profil beaucoup moins conciliant que ceux choisis par les précédents présidents républicains. À la Maison-Blanche, on fait donc tout pour mobiliser et soutenir les défenseurs de l’avortement.

Manifestations

Ainsi, partout dans le pays, les manifestations se multiplient. En particulier dans les 26 États où l’abandon de Roe se solderait par la fin – ou la restriction – de l’avortement. La Cour suprême est entourée de barrières antiémeutes infranchissables sur lesquelles des cintres ont été accrochés pour dénoncer le danger de faire retomber les avortements dans la clandestinité. Le dimanche 8 mai, jour de la fête des mères aux États-Unis, deux camps se faisaient face.

D’un côté, 200 personnes dénonçaient l’annulation de Roe. Parmi elles, Cathy Fracasse raconte comment son hôpital du Massachusetts avait dû, sous la pression des militants anti-IVG, renoncer à ouvrir un département consacré à l’avortement : « Ces gens-là sont des terroristes. Ils imposent leurs vues à coups d’intimidations, alors qu’ils sont minoritaires dans le pays – et encore plus dans un État progressiste comme le Massachusetts. » Jack, qui défile à côté de Cathy, manifestait la veille devant le domicile de Brett Kavanaugh, un des juges de la Cour suprême les plus ultra-conservateurs et les plus détestés. « Ce sont eux les extrémistes », s’insurge Mark Lee Dickson, un tenant de l’autre camp, celui des « pro-life », les anti-IVG. « Et Biden s’est bien gardé de dénoncer leurs excès, ce qui est scandaleux », ajoute ce prédicateur qui fait la tournée des coins les plus conservateurs du pays pour les inciter à devenir des sanctuaires où l’avortement sera banni. Nous l’avions rencontré en septembre dernier, lors d’un reportage sur les Texans fous de Dieu. Dimanche, Mark affichait le visage apaisé et souriant de celui qui sait qu’il a gagné. Car, sauf coup de théâtre, l’abandon de Roe n’est désormais plus qu’une question de semaines, voire de jours. Il est rarissime que la Cour suprême change d’avis entre le moment de la rédaction d’une ébauche et le rendu de la décision collégiale – et finale – de l’institution.

Cela, les militants proavortement le savent. Ils ont d’ailleurs des réserves concernant Biden. Ils sont conscients que celui-ci, en bon catholique pratiquant, n’est pas un farouche défenseur de l’IVG. Il a même, un temps, défendu l’amendement Hyde, qui prohibait le financement de la procédure sur fonds fédéraux. C’est Valerie Biden Owens, sa sœur, ex-directrice de bon nombre de ses campagnes, qui l’a convaincu de faire figurer à son programme de candidat présidentiel l’abandon de ce fameux amendement. « Je sais à quel point ça a été dur pour lui de prendre cette décision, mais il a fini par s’y rallier », déclarait-elle récemment.

Mais Biden, malgré ses réticences, demeure finalement la seule cartouche des « pro-choice » face aux avancées de leurs adversaires « pro-life ». Le président le sait. C’est l’occasion, pour lui, de passer à l’offensive.

Hasard du calendrier (ou pas ?), il présentait la semaine dernière sa nouvelle porte-parole : Karine Jean-Pierre. Cette ancienne de l’administration Obama coche toutes les cases : première Noire et première homosexuelle à accéder à ce poste prestigieux. De quoi satisfaire la base progressiste et radicale, celle qui vient manifester devant les grilles de la Cour suprême.

Née à Fort-de-France il y a 44 ans, fille d’un chauffeur de taxi et d’une aide-soignante tous deux haïtiens, la nouvelle « press secretary » de la Maison-Blanche est une activiste dans l’âme. Ancienne de l’organisation antitrumpiste MoveOn.org., elle a aussi du tempérament. Et des nerfs d’acier. En 2019, alors qu’elle animait un débat avec Kamala Harris, la future vice-présidente dont elle deviendra « chief of staff », on la voit repousser sans ménagement un militant de la cause animale qui monte sur scène pour s’emparer du micro. Le 19 mars 2021, lors du triple gadin de Biden devant les caméras alors qu’il montait les marches d’Air Force One, elle a tout de suite pris la parole. « Il y avait beaucoup de vent, minimisa-t-elle devant les journalistes. Moi-même, j’ai failli tomber à la renverse. » Une réaction « à chaud » très appréciée en interne à la Maison-Blanche.

Gaffes légendaires

Joe Biden aura grandement besoin de ses compétences pour gérer l’autre dossier de sa présidence : l’Ukraine. Sur ce front, « Sleepy Joe » s’est transformé en Joe le guerrier. C’était particulièrement évident lors de son discours de Varsovie, le 26 mars, qu’il a conclu par un cri du cœur improvisé à l’intention de Poutine : « Bon Dieu, ce type ne peut pas rester au pouvoir ! » Tout le monde s’est demandé ce qui lui prenait : pourquoi provoquer le maître de Moscou ? Était-ce sous le coup de l’émotion ? Biden venait de visiter un camp de réfugiés, où il avait pris une adorable petite fille dans ses bras. « Oh ! Tu es si grande ! » s’était-il exclamé avant de lancer : « Dites-lui que je veux la ramener chez elle [en Ukraine] ! Chez moi, j’ai quatre petites-filles. Elles adorent leur grand-père. Et je suis dingue d’elles... »

Le président est comme ça : c’est un impulsif. Ses gaffes sont légendaires. Mais il ne regrette pas celles qui concernent Poutine, qu’il déteste depuis toujours. Critiqué par ses alliés – Macron en particulier – pour ses propos au débotté contre le leader russe, il laisse son staff se débrouiller pour atténuer le message... mais finit toujours par en rajouter : « J’exprimais mon indignation morale et je ne vais pas m’excuser », a-t-il lâché quelques jours plus tard. Avant même d’en avoir les preuves, il qualifiait déjà Poutine de « criminel de guerre » et de « boucher ». « J’ai été critiqué, mais maintenant on le voit : ce type est une brute ! » martelait-il après la découverte des barbaries de Boutcha.

Ancien président de la commission des affaires étrangères du Sénat, il connaît mieux l’Ukraine, où il s’est rendu à six reprises, que n’importe quel autre président américain. C’est aussi l’une des raisons de son engagement dans cette guerre.

« Il y passe des heures et multiplie les réunions, souvent tard dans la nuit, ce n’est vraiment pas un sujet qu’il délègue à ses conseillers », constate l’expert Ian Bremmer, président d’Eurasia Group, un cabinet de conseil en risque international. Au départ, Biden était contre un embargo des importations de gaz et de pétrole russes, pour éviter un surplus d’inflation aux États-Unis ; mais sous l’influence de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, il laisse passer une loi en ce sens – sans concertation avec ses alliés, laissant Jennifer Granholm, sa secrétaire à l’Énergie, annoncer la nouvelle à son homologue française, Barbara Pompili. Puis, pour éviter que le conflit ukrainien ne tombe dans l’oubli, il provoque des sommets du G7 et de l’OTAN à Bruxelles, le 24 mars. Il y a deux semaines, il demandait enfin au Congrès de débloquer 33 milliards de dollars pour aider l’Ukraine...

La First Lady à la rescousse

Le dimanche 8 mai, à la veille de la grande parade de Poutine à Moscou, il envoyait sa femme, Jill, à la rencontre d’Olena Zelenska, l’épouse de Volodymyr Zelensky, pour rassurer le peuple ukrainien. La visite surprise a eu lieu à Oujhorod, une ville de 100 000 habitants. La First Lady est venue à l’invitation de son homologue délivrer un message clair : « Stop à la guerre ! » En retour, la première dame ukrainienne lui a confié son inquiétude quant aux conséquences du conflit sur la santé mentale de ses compatriotes. Elle lui a aussi demandé comment elle faisait pour concilier ses obligations officielles et sa carrière de prof d’anglais. C’est justement parce que le semestre scolaire venait de s’achever que Jill Biden a pu se rendre en Ukraine. Avant de partir, la First Lady a glissé une médaille dans la main d’un officier de sécurité ukrainien. Il lui a, en retour, offert le pin’s du drapeau national qu’il portait au revers de sa veste.

Cette stratégie de double front permettra-t-elle de limiter la casse en novembre, lors de midterms que les instituts de sondage annoncent compromis pour le président démocrate ? Le 24 avril, Ron Klain, son « chief of staff », se référait à la victoire d’Emmanuel Macron : « On peut se faire réélire avec seulement 36 % d’opinions favorables. Hmmm... » tweetait-il. Suivez mon regard : 42 % d’intentions positives, voilà qui pourrait être suffisant pour se faire réélire en 2024. Ce qui, à ce jour, demeure l’objectif ultime – et assumé – de Joe Biden.

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