Chronique La Presse à Seattle

La ville d’Amazon et Boeing pourrait mieux aller

Les élections approchent et, partout dans la ville, on voit les mêmes messages. « Lavez-vous les mains », « Tenez-vous à distance les uns des autres », « Portez vos masques » et « Préparez-vous à voter ».

Seattle la démocrate, qui traverse les années avec des taux de participation électorale spectaculaires, notamment grâce au système de vote postal mis en place en 2011, veut néanmoins vraiment mettre toutes les chances de son côté.

Alors elle martèle le message : votez, votez, votez…

On pourrait croire que tout va bien dans cette ville, à la veille d’une élection présidentielle qui pourrait ramener le pays du même côté politique que cet État. Après tout, une locomotive appelée Amazon, solidement implantée dans la ville et son pourtour, employant plus de 53 000 personnes, cartonne plus que jamais depuis sa création en 1994, catapultée par la pandémie et les achats en ligne au temps du confinement. Microsoft, dont le campus central est à Bellevue, en banlieue, qui emploie près de 52 000 personnes dans l’État de Washington, poursuit aussi une route généralement ascendante, malgré des hauts et des bas ponctuels.

Mais tout n’est pas rose dans la cité.

Tout l’État de Washington a été durement frappé par les incendies de forêt et de broussailles, et la qualité de l’air a été affectée partout.

Comme Portland, Los Angeles ou San Francisco, la ville a un très grand nombre de sans-abri, qui sont plus que jamais dans la rue, puisque les refuges fonctionnent à régime réduit, distanciation physique oblige. Et comme Portland aussi, elle est le théâtre de manifestations régulières tournant souvent à la violence, portées depuis mai par le mouvement Black Lives Matter ainsi que par les groupes opposés à la brutalité policière en particulier et au capitalisme en général.

C’est pourquoi, si on les suit, comme je l’ai fait, non seulement on voit des manifestants écrire des slogans anti-flics un peu partout, mais aussi des « Fuck Amazon » ou « Fuck Bezos », du nom du fondateur et président de l’entreprise de Seattle.

Je les ai vus le faire sur des placards bouchant les vitrines d’un supermarché Whole Foods déjà amoché. Amazon est propriétaire de cette chaîne.

Et Starbucks, une autre multinationale capitaliste née à Seattle, a droit aussi à leur colère. Le soir de ma marche en marge des manifestants, quand a été rendue publique la décision très mitigée concernant les policiers qui ont tiré sur Breonna Taylor, j’ai vu des protestataires casser spontanément les vitres d’une des succursales. Et actuellement, oubliez les chics « Reserve » du géant du café, au cœur de Seattle : elles sont fermées.

Depuis mai, 132 entreprises ayant pignon sur rue, et pas juste des succursales de grosses chaînes richissimes, ont ainsi été touchées.

En plus de tout cela, Seattle, c’est aussi la ville associée à Boeing, un géant fondé à Seattle, qui compte encore d’énormes usines à Everett et à Renton, en banlieue, et qui ne connaît pas exactement ses meilleurs moments actuellement. Depuis le début de la pandémie, on a annoncé la disparition de quelque 10 000 postes dans l’État de Washington.

Sauf que n’essayez pas de parler avec les travailleurs du constructeur d’avions, m’a expliqué d’entrée de jeu Connie Kelliher, porte-parole de l’International Association of Machinists and Aerospace Workers, le syndicat qui représente les travailleurs du géant de l’aérospatiale. « Boeing, précise-t-elle, fait signer à tous nos membres un engagement annuel de ne pas parler aux médias. »

En fait, les seuls qui veulent parler de la situation actuelle, ce sont les retraités, ai-je compris.

Les seuls prêts à se prononcer sur la COVID-19, qui a fait plonger le monde de l’aviation dans un marasme total. Sur les déboires du modèle 737 MAX, cloué au sol depuis deux écrasements à la fin de 2018 et au début de 2019, accidents qui ont tué 346 personnes et qui sont liés à une série de problèmes de conception, notamment informatiques. Et sur Trump, qui envoie des messages pas toujours clairs au sujet de la possibilité, ou pas, que l’industrie reçoive plus d’aide financière que celle déjà annoncée au début de la pandémie.

Donc j’en ai trouvé quelques-uns.

« J’ai été ingénieure 32 ans à Boeing », m’explique Cynthia Cole, qui consacre maintenant son temps à la direction du Parti républicain dans le comté de King, où se trouve Seattle. « Et j’ai été quatre ans présidente du syndicat des ingénieurs. »

Et elle est très inquiète de la situation actuelle.

« J’ai adoré travailler là, mais ce qui arrive est triste », dit l’ingénieure. Selon elle, c’est une mentalité de profit à tout prix, de « coupons les coûts à tout prix », qui a mené l’avionneur là où il est.

« Ils ont essayé de faire des économies à court terme. Mais maintenant, ils en paient le prix. »

— Cynthia Cole

Mme Cole parle de ce qui est arrivé avec le 737 MAX, construit à Renton, au sud de Seattle, qui déjà plombait l’entreprise avant que n’arrivent la crise de la COVID-19 et le crash du secteur aérien.

Tout a commencé, dit Mme Cole, quand McDonnell Douglas est arrivé dans le portrait. Officiellement, c’est Boeing qui a racheté ce constructeur en 1997, mais selon l’ingénieure, c’est cette entreprise qui a imposé sa philosophie de gestion et amené des changements dont elle récolte aujourd’hui les résultats. « La qualité venait en deuxième », affirme-t-elle.

Aujourd’hui, ceux qui le peuvent prennent leur retraite avec soulagement, poursuit-elle. « L’entreprise a essayé de blâmer les syndicats, mais les machinistes sont excellents. »

Si elle était encore présidente du syndicat des ingénieurs, elle demanderait « de gros changements dans [leurs] façons de faire ».

« Moi, ce que je crains, c’est que la production continue de se déplacer en Caroline du Sud, où il n’y a pas de syndicat. Je gagerais de l’argent là-dessus. Les gens ici ont raison d’être inquiets », poursuit Roger Pullman, technicien spécialisé chez Boeing pendant 32 ans. Boeing fait déjà une partie de sa production à North Charleston.

Selon lui, la situation actuelle à Seattle, la grogne des jeunes, l’insatisfaction, c’est pire que pendant la guerre du Viêtnam. Et il craint que la polarisation s’accentue, peu importe le résultat de l’élection. « C’est triste, même les familles sont déchirées. »

« J’étais un ingénieur en structures, à Boeing, et ce que je crains actuellement, c’est que les emplois de cols bleus partent tous en Caroline du Sud, renchérit Al Rosenthal, autre retraité du géant de l’aéronautique. Et c’est vraiment dommage, parce que ce sont des emplois hautement spécialisés. Ces gens-là méritent leur salaire. Et ils ne trouveront pas de postes aussi payants ici, dans la région de Seattle. »

Et vraiment, ajoute-t-il, « on ne peut pas se permettre de perdre ces emplois ».

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