Dans l’œil de…

Seul au monde à Times Square

Il y a des évènements qui nous marquent pour la vie. Cinq, dix, vingt ans plus tard, on peut revivre la même séquence dans notre tête et pratiquement ressentir les mêmes émotions qui y sont rattachées.

Le 10 septembre 2001, je débarquais à Manhattan pour la première fois de ma vie. C’était la veille de mon premier camp d’entraînement avec les Rangers de New York, j’étais pas mal excité. On devait loger à l’hôtel relié au World Trade Center, les plans ont changé à la dernière minute. Je pense qu’il manquait de chambres pour recevoir tout le monde, alors les Rangers ont choisi un autre hôtel situé à un ou deux kilomètres de là.

Quand je suis arrivé à l’hôtel, mon plan était tracé dans ma tête pour le lendemain. Je me présentais aux tests physiques en matinée, puis je chaussais mes souliers de touriste et je faisais le tour de la ville.

La statue de la Liberté, l’Empire State Building, le World Trade Center, bref, le circuit que tout bon touriste faisait quand il débarquait dans la Big Apple. J’avais averti mes parents de mon plan. Ils m’avaient trouvé un brin ambitieux de tout placer ça dans la même journée, mais pour un kid de 21 ans qui sortait de Sainte-Anne-de-la-Pérade, ça me semblait naturel de maximiser mon temps dans cette ville si attirante !

Le matin du 11 septembre, je me suis levé un peu en retard. Pendant que je me préparais, j’ai allumé la télévision, j’ai vu qu’il y avait un feu en direct, mais je n’y ai pas trop porté attention. Ça pouvait être n’importe où sur le globe… Et puis moi, je devais quand même me présenter à un camp d’entraînement d’une équipe de la LNH !

Je suis donc sorti en vitesse. Dans la rue, je ne comprenais pas trop ce qui se passait. Ça courait dans tous les sens, ça criait. C’était comme dans les films. Ma première réaction, ce fut de me dire que les gens étaient fous raides ! Puis j’ai vu au-dessus d’un gratte-ciel qu’il y avait de la fumée, et j’ai fait le lien avec ce que je venais de voir à la télévision. Mais bon, ça restait un incendie dans ma tête, je ne comprenais pas trop la réaction des gens. J’avais déjà vu ça, un incendie, en Mauricie, pas la peine de capoter !

Ma perception a changé lorsque je suis entré dans un petit restaurant pour m’acheter un bagel et un jus d’orange. J’ai demandé au caissier pourquoi les gens réagissaient aussi fortement dehors, sa réponse m’a glacé le sang. En me montrant l’écran derrière lui, il m’a résumé l’attaque terroriste, le deuxième avion qui venait de percuter la tour, et la rumeur qui disait que la prochaine cible, c’était le métro.

Le métro ? Euh, minute, c’était direct en dessous de nous, le métro ! Pas besoin de vous dire que mon état d’esprit a changé en l’espace de quelques secondes. Je n’avais qu’une idée en tête maintenant, soit de m’éloigner le plus possible d’où j’étais. J’avais deux options : courir de toutes mes forces jusqu’à ma chambre d’hôtel, ou encore faire le trajet inverse, jusqu’au Madison Square Garden. J’ai choisi la deuxième option, j’ai rejoint le camp des Rangers. Rendu là, c’est sûr que l’ambiance était tendue pas mal.

Les Rangers ont quand même tenu quelques tests physiques, puis ils nous ont renvoyés à l’hôtel avec la consigne de ne sortir de notre chambre sous aucun prétexte tant qu’on ne recevrait pas un appel d’eux. Mon plan de jouer aux touristes, évidemment, tombait à l’eau. Durant l’après-midi, j’ai pris conscience du fait que j’avais été chanceux. Si on avait logé au World Trade Center, ou si l’attaque s’était déroulée une couple d’heures plus tard, je ne serais peut-être plus ici pour raconter l’histoire. Mon heure n’était pas venue, j’imagine. Je me suis rendu compte en même temps que mes parents devaient être inquiets. J’ai bien tenté de les appeler pour les rassurer, mais le réseau était surchargé et j’étais incapable d’avoir la ligne.

En soirée, c’est finalement un réseau de télévision, je ne sais plus lequel, qui m’a joint. J’ai pu rassurer ma famille que j’étais sain et sauf.

Rues désertes

Autre scène complètement surréaliste ce soir-là : je me suis retrouvé seul au monde à Times Square !

C’était bien beau, la consigne des Rangers de rester dans ma chambre d’hôtel, mais rendu en milieu de soirée, j’avais faim ! Je n’avais pas mangé de la journée… J’ai résisté un bon moment, mais j’ai fini par décider d’aller me chercher un peu de bouffe. Quand je suis sorti de l’hôtel, les rues étaient désertes. Même Times Square était vide. Vous pouvez imaginer ça ? Il y avait moi, et un vendeur de hot-dogs un peu louche.

C’est tout.

Il aurait pu me vendre ses hot-dogs 100 $, je les aurais achetés ! J’avais tellement faim rendu à ce point-là…

Il reste que cette image du centre-ville de New York complètement vide est impossible à oublier. Le camp a repris deux jours plus tard. Les Rangers l’ont déplacé dans le Vermont. Pour les recrues, il y avait un travail à faire, on avait repris le collier sans trop se poser de questions. Mais pour les vétérans des Rangers qui habitaient la ville, c’était une autre paire de manches. Ils étaient inquiets pour leur famille, certains connaissaient des victimes. L’ambiance était bizarre, vous pouvez me croire sur parole.

Notre monde a changé le 11 septembre 2001. On s’en souvient tous.

J’ai vécu tout ça de très près. Je n’ai joué que trois matchs dans la LNH, alors c’est pour moi le fait saillant de ma carrière de hockeyeur. Il reste que je suis très heureux d’être encore là pour en parler ! Un petit détail qui change, et le dénouement aurait pu être bien différent…

— Propos recueillis par Steve Turcotte, Le Nouvelliste

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