« Adoptions irrégulières » au Chili

Une Québécoise à la recherche de ses origines

Dans la dernière année, Stéphanie Murray a fait trois fois plutôt qu’une un test d’ADN. La Québécoise de 41 ans adoptée au Chili en 1980 aimerait en connaître davantage sur ses origines. Et savoir si elle fait elle aussi partie de ces milliers de bébés « volés » durant la dictature d’Augusto Pinochet.

« Ce que j’ai toujours su et qui est l’histoire qui a été dite à mes parents, c’est que j’ai été adoptée parce que ma mère était jeune, pauvre, et avait peut-être d’autres enfants, donc elle n’avait pas les moyens de me nourrir, et c’est pour ça que j’étais à l’orphelinat », raconte la femme de Québec au téléphone.

Les tests d’ADN ne lui ont pas fourni les réponses espérées. Un résultat lui a permis d’entrer en contact avec un homme qui pourrait être son cousin. Mais lui aussi avait été adopté, en France, et espérait remonter le fil de ses origines grâce à cette banque d’ADN.

La naissance de sa fille, il y a 10 ans, a été un élément déclencheur pour Stéphanie Murray. « Quand j’ai eu ma fille dans les bras, les premières secondes, je me suis dit : jamais je n’aurais été capable de la laisser », explique-t-elle. Elle a voulu comprendre les raisons ayant poussé sa mère à la laisser à l’orphelinat.

« J’ai toujours cherché, mais sans approfondir. J’avais quand même un peu peur de ce que je pouvais trouver »

— Stéphanie Murray, Québécoise d’origine chilienne

Scandale

En 2014, des médias locaux et internationaux ont commencé à mettre en lumière des cas d’« adoptions irrégulières ». Des milliers de personnes, souvent élevées à l’étranger, ont soulevé des questions sur leur adoption. Des mères chiliennes ont aussi cherché à savoir ce qu’il était advenu de leur bébé après l’accouchement lorsque des témoignages ont fait surface.

« Le modus operandi consistait soit à dire aux mères que les bébés étaient mort-nés ou à les convaincre que la meilleure option pour elles était de remettre leurs enfants à des “bonnes familles” qui les adopteraient, avec l’utilisation de stratégies de persuasion ou de duperie de la part des “recruteurs”, y compris des figures religieuses, des travailleurs sociaux et des professionnels de la santé, qui ont joué un rôle clé », note la professeure chilienne Irene Salvo Agoglia.

Ces femmes provenaient souvent de milieux pauvres ou de zones rurales, précise-t-elle.

La chercheuse se penche depuis des années sur ces « enfants du silence ». Si les cas dénoncés au cours des dernières années visent surtout les adoptions survenues dans les années 70 et 80, elle précise qu’il y a eu 3000 dénonciations pour des adoptions présumées irrégulières pour la période s’étalant de 1950 à 2000. Des associations comme Chilean Adoptees Worldwide estiment à près de 20 000 le nombre de cas.

Enquête

Une enquête est toujours en cours au Chili et n’a mené à aucune arrestation. Le Congrès chilien a mis en place une commission extraordinaire sur la question en novembre 2018, qui a mené à la publication d’un rapport. Celui-ci recommandait notamment la mise sur pied d’une banque d’ADN pour faciliter les recherches. « Aucune des recommandations n’a été mise en place », dit Mme Salvo Agoglia.

Pour Alejandro Quezada, fondateur de l’association Chilean Adoptees Worldwide, le temps file, puisque les personnes qui auraient pu être impliquées sont âgées et pourraient détenir bien des réponses.

« Beaucoup d’informations peuvent heureusement être trouvées dans les documents », explique des Pays-Bas M. Quezada, dont l’organisme aide les personnes adoptées à retrouver leurs familles.

« Par contre, ce qu’on voit entre autres pour les Chiliens adoptés au Canada, c’est que des cas viennent d’un certain orphelinat, la Casa nacional del niño, et qu’il est reconnu pour avoir eu un système très sophistiqué, si je puis dire, pour couper le lien avec la famille biologique. »

— Alejandro Quezada, fondateur de l’association Chilean Adoptees Worldwide

C’est dans cet orphelinat que se trouvait Stéphanie Murray lorsqu’elle a été adoptée.

Incohérences

Stéphanie Murray a elle-même remarqué des incohérences dans ses documents. Sur son certificat de naissance chilien, qu’elle a transmis à La Presse, elle est identifiée par son nom québécois, alors qu’elle avait 1 an lorsque ses parents adoptifs sont allés la chercher. Sa date de naissance n’est pas la même, à un mois près, sur son passeport et dans les registres chiliens, où aucune information n’apparaît sur ses parents biologiques non plus.

Les disparités ne prouvent pas que Mme Murray a été arrachée à sa famille d’origine, mais elles rendent ses recherches particulièrement difficiles. Et son cas n’est pas unique.

Lorsqu’il sera de nouveau possible de voyager en toute sécurité, elle aimerait retourner pour la première fois depuis sa naissance dans son pays d’origine, en espérant obtenir davantage de réponses sur place. Elle a communiqué avec les enquêteurs chiliens qui se penchent sur les cas d’adoption pour leur laisser ses informations, au cas où.

La quête de ses origines est ancrée dans son besoin de savoir d’où elle vient, peu importe les circonstances.

« Ça se peut aussi bien que j’aie été adoptée en toute légalité et que ma mère m’ait abandonnée – la question que j’aimerais comprendre est pourquoi elle m’aurait abandonnée, précise-t-elle. Si on m’a enlevée à ma mère, je me dis : cette femme-là m’a cherchée toute sa vie. J’aimerais ça lui dire que je suis correcte. Que j’ai une belle vie. Que je n’ai jamais manqué de rien. J’étais enfant unique et mes parents ont tout fait, m’ont tout donné dans la vie. »

Réflexion internationale

Le Chili est loin d’être le seul pays où des cas d’adoption ont soulevé des scandales. En Espagne, des familles de dissidents ont dénoncé des « vols de bébés » sous la dictature de Francisco Franco.

Au fil des ans, une réflexion a été entamée sur l’adoption internationale et a mené notamment à la Convention de La Haye en 1993. Au Québec, le Secrétariat à l’adoption internationale (SAI) a été créé en 1982 et chapeaute maintenant toutes les adoptions à l’étranger pour la province. À l’époque de l’adoption de Stéphanie Murray, ses parents n’avaient pas fait affaire avec une agence et le SAI n’avait pas encore été mis sur pied.

Le SAI s’assure notamment de la filiation et du consentement éclairé des parents, dit Josée-Anne Goupil, directrice du SAI, en entrevue. « La solution d’adoption internationale est une solution qu’on dit de dernier recours », rappelle-t-elle, mise en place lorsqu’un enfant ne peut rester avec sa famille immédiate ou élargie et qu’il n’y a pas de prise en charge possible à long terme dans son propre pays.

De 910 en 1998, l’adoption internationale au Québec est passée à 142 en 2018. Pour cette dernière année, il y a eu presque autant de demandes au SAI pour retrouver les antécédents biologiques d’une personne adoptée que d’adoptions à l’étranger.

Le nombre de requêtes pour connaître ses origines est d’ailleurs en hausse.

Cette croissance s’explique notamment par un changement législatif adopté en 2017 sur les communications de renseignements entourant les adoptions, qui place toutes les situations de Québécois adoptés à l’étranger sous la responsabilité du SAI, explique Mme Goupil, mais aussi par l’âge des personnes adoptées. « La population des personnes adoptées à l’international est vieillissante et le besoin de retrouver son identité croît habituellement avec l’âge », dit-elle.

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