Pierre Lapointe

Chansons pour un Noël bleu

On n’imagine pas spontanément Pierre Lapointe chanter la magie de Noël. Et pourtant, c’est ce qu’il fait sur Chansons hivernales, album aigre-doux où tintent bien des petits grelots.

L’idée de faire un album du temps des Fêtes trottait dans la tête de Pierre Lapointe depuis longtemps. Chaque fois qu’il en parlait à son entourage, il recevait la même réponse : des haussements de sourcils pour le moins sceptiques.

On peut comprendre : les disques de Noël entretiennent souvent une vision idyllique de ce moment de l’année et misent sur des chansons mille fois reprises qu’on enveloppe dans des emballages peu surprenants. Bref, c’est à peu près le contraire de ce que ce créateur met de l’avant depuis bientôt 20 ans.

Chansons hivernales n’est toutefois pas un disque de Noël comme les autres. Pierre Lapointe n’y interprète aucun classique, que des compositions originales, dont des duos avec Mika et Mélissa Laveaux (en créole haïtien).

« Mon défi, c’était de me mettre dans un cadre aussi précis que le temps des Fêtes, en essayant de proposer quelque chose de sophistiqué, de raffiné et de bien écrit. »

— Pierre Lapointe

Il y a des violons et des petits grelots sur ces chansons-là. De la magie, parfois, mais jamais de naïveté. « J’ai des souvenirs d’enfance merveilleux, assure le chanteur, mais en grandissant, j’ai revu ces moments qui me semblaient merveilleux avec leur trame de non-dits, de frustrations et de blessures accumulées. En tant qu’adulte, je ne peux pas faire autrement que de voir tout ça : le très beau et le très laid. »

Ses chansons du temps des Fêtes naviguent habilement entre ces zones de réconfort et de malaise, entre les réunions de famille qui font du bien et celles dont on se passerait, entre l’espoir d’un amour naissant et la solitude des cœurs brisés. « C’est [à Noël] que les absences font le plus mal », justifie Pierre Lapointe, évoquant l’amour perdu, le rejet et les deuils…

« J’ai essayé d’extraire tout ce que je pouvais d’angles nouveaux que je n’avais pas encore entendus pour essayer de trouver mon chemin dans cette facture de chansons du temps des Fêtes », poursuit-il.

Il y a du givre sur plusieurs de ces chansons-là. De la joie, des envies de fête, de l’humour et beaucoup de tendresse aussi. « Raconter une histoire d’un seul point de vue, je trouve ça inintéressant, dit le chanteur. Dans ma tête, une bonne chanson, c’est comme une bouchée japonaise : du salé, du sucré, du surette, de l’umami. Pour ça, il ne faut pas avoir peur d’aller jouer dans toutes sortes de zones. »

Sourire en coin

Ce refus des évidences s’entend aussi dans les choix musicaux. On sent l’attachement de Pierre Lapointe pour les classiques américains (« L’idée du Noël tel qu’on le connaît, pour moi, c’est très nord-américain », dit-il), mais tout autant son ancrage dans la chanson française des années 60 ou 70. Et une envie très forte d’y aller à fond avec les violons, les chœurs et les grelots.

« Ce qui est bien de travailler avec Manu [le réalisateur Emmanuel Ethier], c’est qu’avec lui, je sais que je peux aller là et que ça va toujours sonner cool. On va toujours sentir le deuxième, troisième ou quatrième degré derrière ces sons-là. »

— Pierre Lapointe

Et c’est vrai qu’on perçoit tout au long du disque que même si ses chansons sont souvent très sentimentales et ses musiques par moments franchement sirupeuses, Pierre Lapointe laisse filtrer une pointe d’autodérision. Ce sourire en coin est une espèce de police d’assurance esthétique, une manière de dire que s’il frise parfois la quétainerie, c’est voulu.

Cette intention est d’ailleurs affichée dès la pochette, sur laquelle le chanteur apparaît habillé à la manière d’un coureur des bois – chapeau de poil en prime –, la larme à l’œil, appuyé sur ce qui semble être le canon d’un fusil. Un clin d’œil peut-être principalement adressé à son public français…

Chansons hivernales s’avère un curieux paradoxe : c’est un album de chansons fines qu’on s’imagine mal écouter en plein été et ce n’est pas forcément le genre de disque qu’on met pour faire la fête (même s’il renferme des morceaux festifs) ou installer une ambiance sereine dans un souper de famille. Peut-être, au fond, que c’est l’album du temps des Fêtes pour les moments de solitude, pour ces moments où Noël est plus bleu que blanc…

Pierre Lapointe offrira un concert spécial consacré à son album Chansons hivernales, qui sera diffusé le 23 décembre, à 21 h, sur les ondes d’ICI Musique.

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