Place aux lecteurs

L’inquiétude gagne les retraités

Le début d’année des marchés financiers marqué à l’encre rouge, jumelé à un taux d’inflation jamais vu en 30 ans, inquiète les retraités, s’il faut en croire les courriels que des lecteurs ont envoyés à La Presse au lendemain de la débandade boursière de lundi dernier, quand les marchés boursiers nord-américains ont encore cédé de 2 à 5 points de pourcentage.

Un moment « inhabituel »

« On vit un moment inhabituel, convient Ruben Antoine, gestionnaire de portefeuille chez Tulett, Matthews & Associés, en entrevue avec La Presse. Dans un portefeuille équilibré, le rôle des obligations est habituellement de résister quand la Bourse se met à baisser. Or, cette fois-ci, les actions ont un rendement négatif, les obligations ont un rendement négatif – celles ayant une longue durée ont baissé de 20 % – et même les liquidités ont un rendement négatif avec l’inflation que l’on connaît. »

Pour minimiser les mauvaises surprises financières à la retraite, dit Fabien Major, planificateur financier et conseiller en gestion de patrimoine chez Gestion de capital Assante, Équipe Major, « la solution passe par la planification des décaissements ». « Quand on fait un plan financier, on va dire à la personne : voici vos revenus et voici votre marge de manœuvre. Une personne qui n’a pas idée de sa marge de manœuvre devrait rapidement revoir son plan financier », conseille-t-il.

La Presse a contacté quatre lecteurs dont la tournure des marchés est venue chambouler les plans de retraite.

Que faire en cas de dépense imprévue ?

« Si ce n’était pas d’une situation qui m’oblige à décaisser une bonne somme pour aider ma fille, les marchés baissiers ne me dérangeraient pas plus qu’il faut », nous fait savoir Thérèse Nadeau, psychologue à la retraite et investisseuse autonome aguerrie.

Sa fille vient de se séparer et doit racheter la part du condo appartenant à son ex-conjoint. Notre lectrice de Saint-Hyacinthe se propose d’avancer une mise de fonds de 25 000 $ qu’elle comptait payer en prenant ses profits dans son portefeuille qu’elle gère elle-même depuis plus de 20 ans avec beaucoup de minutie. Elle considère son régime de retraite du gouvernement provincial comme la portion « revenu fixe » de son patrimoine.

Plutôt que de matérialiser les pertes de son portefeuille, elle envisage d’emprunter 25 000 $ sur la marge hypothécaire, quitte à ne payer que les intérêts en attendant que les marchés reprennent le terrain perdu. Elle jongle aussi avec l’idée de vendre des actions de la pharmaceutique Pfizer, qui a mieux tenu le coup jusqu’à présent que le marché en général. Les actions sont dans son CELI.

Sur la base des renseignements parcellaires à sa disposition, le planificateur financier Fabien Major suggère à Mme Beaulieu de se faire préparer un plan de décaissement en fonction des deux scénarios qu’elle envisage avant de décider quoi que ce soit, « pour minimiser l’impact sur ses revenus de retraite futurs ».

Son plan tiendra-t-il le coup ?

Danielle Beaulieu, 66 ans, a commencé à toucher ses rentes du gouvernement en avril dernier seulement. L’an dernier, elle a décidé de transférer son compte de retraite immobilisé d’Épargne Placements Québec vers la firme de son nouveau conseiller financier. Celui-ci a préparé un plan de décaissement de 15 000 $ par an dans ses économies pour les premières années de sa retraite. En fonction d’une hypothèse de rendement annuel de 4 %, ses épargnes seront épuisées à 92 ans. Elle s’inquiète de l’inflation puisque ni elle ni son conjoint ne reçoivent une pension de retraite indexée.

« Si son plan a été fait avec une analyse de probabilités qui tient compte d’évènements exceptionnels, si les hypothèses d’inflation utilisées ont été prudentes, je ne suis pas très inquiet pour elle, estime Fabien Major. Il ne faut pas s’inquiéter outre mesure des évènements extraordinaires qu’on vit présentement.

« L’année 2022 n’est pas terminée, poursuit le planificateur financier. On ne peut pas projeter qu’on va perdre 22 % tous les six mois sur les marchés américains. Ça ne fonctionne pas comme ça. Quand ça baisse rapidement, ça peut remonter encore plus vite. »

Une maison de campagne à rénover

Denturologiste de profession, Richard J.* a pris sa retraite l’an dernier.

« J’ai une inquiétude face à la baisse des marchés boursiers, car étant à la retraite depuis peu, nos placements boursiers pour alimenter notre retraite baissent à vue d’œil et l’inflation joue contre nous aussi », nous a-t-il écrit mardi, au lendemain de la saignée des marchés.

L’homme de 65 ans gère lui-même le budget destiné à la rénovation majeure de sa maison de villégiature à Magog, nous explique-t-il dans un entretien. Il veut recevoir ses cinq petits-enfants pendant que la santé est bonne. Son plan consistait à payer comptant la moitié de la facture et faire financer l’autre portion sur sa marge hypothécaire. Malheur, les valeurs de son portefeuille sont à la baisse depuis le début de l’année et la portion financée lui coûtera plus cher avec la hausse des taux hypothécaires. « Il ne faudrait pas que les taux augmentent encore de deux points de pourcentage, on est rendus pas mal à la limite », soupire-t-il.

« Quand on a un choix », dit M. Major, en insistant pour dire qu’il parle de manière générale, ne connaissant ni la situation financière ni le profil d’investisseur de monsieur, « le moindre taux, c’est celui qu’on va payer et le plus gros taux, c’est celui qu’on va conserver pour soi ».

« Après une perte de 20 % des marchés, ajoute-t-il, la probabilité de rendement pour la prochaine année de son portefeuille est probablement supérieure à une marge hypothécaire à 3, 4 ou 4,5 %. »

Des projets de retraite mis sur pause

« C’est inquiétant puisque je suis une jeune retraitée », nous a écrit Sylvie H.*, qui travaillait comme inspectrice à l’Agence canadienne d’inspection des aliments. « Voir baisser ses placements à ce point est quand même un peu stressant. Puisque la majorité est déjà investie en gestion privée dans un portefeuille équilibré. »

Au téléphone, Sylvie nous fait part de son désarroi. « Depuis janvier, ça descend. Or, j’ai des projets de jeune retraitée : aménagement paysager pour ma nouvelle maison, road trip en Floride, remplacement du VUS par un véhicule électrique. » Inquiète de la conjoncture mondiale, elle a décidé de tout reporter pour au moins deux ans.

Elle vit en couple. Un seul des deux adultes a la chance de toucher un revenu de pension régulier garanti. Elle dispose d’épargnes couvrant deux années d’extras. Elle fait affaire avec une conseillère financière depuis un an. Elle évalue ses retraits à 30 000 $ pour couvrir ses dépenses récurrentes et projets spéciaux de retraite.

« En cas de dépenses spéciales, convient Ruben Antoine, le choix se résume souvent à emprunter, ce qui devient plus risqué avec la hausse des taux d’intérêt, ou matérialiser ses pertes en vendant ses actions. » Dans le contexte actuel, fait savoir le gestionnaire de portefeuille, reporter des dépenses discrétionnaires n’est pas un mauvais choix.

Pour sortir de ce dilemme, M. Antoine a l’habitude d’établir les besoins financiers à court terme de sa clientèle, y compris les dépenses extraordinaires, et de sécuriser les sommes dans des véhicules garantis facilement accessibles.

 * Les prénoms sont fictifs, mais les cas sont réels.

Un plan de décaissement, pour quoi faire ?

Le plan de décaissement consiste à optimiser l’avoir mis de côté pour la retraite en s’assurant que les épargnes durent aussi longtemps que nécessaire. Un plan de décaissement s’intéresse au niveau de vie à la retraite et aux revenus récurrents. Il planifie aussi les dépenses spéciales qui ne manqueront pas de survenir pendant la retraite. Il détermine le manque à gagner et vient le combler avec le décaissement de sommes mises de côté pour la retraite en cherchant à minimiser l’impact fiscal. Le plan pose des hypothèses prudentes en matière de rendement annuel et d’inflation. Il prévoit une marge de manœuvre et doit être révisé périodiquement.

Source : Gestion de capital Assante, Équipe Major

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.