Ambitieuse réussite

Deux ans après l’acclamé DiCaprio 2, le rappeur américain JID propose The Forever Story, un album ficelé à la perfection. Le corpus de 59 minutes s’écoute d’une traite, présentant une belle harmonie malgré ses multiples reliefs.

Le titre et les thèmes de cette nouvelle parution répondent à celui de son premier album, The Never Story. Cinq ans après ce premier disque (qui était précédé de plusieurs projets indépendants), JID est plus ambitieux que jamais. The Forever Story, dans son fond et sa forme, est un coup de poing (dans le bon sens du terme !). Renversant à plusieurs moments, le disque amène au trap la force d’une exploration sonique variée.

La façon dont une chanson comme Dance Now (dansante, comme son nom l’indique) peut précéder une autre comme Money (qui s’écoute comme une comptine) en toute cohérence démontre toute l’habileté du rappeur d’Atlanta. JID crache ses vers dans un flow limpide. Réputé pour ses textes savamment écrits, il ne déçoit pas non plus les attentes à cet égard, alors qu’il aborde son passé, ses ambitions ou la condition des Afro-Américains.

Can’t Punk Me emprunte au jazz. La fluidité de l’élocution n’a ici d’égale que la fougue de JID. Ensuite, Surround Sound, simple principal de l’album mettant aussi en vedette 21 Savage et Baby Tate, utilise ingénument la voix d’Aretha Franklin sur One Step Ahead. Sur cette pièce, JID se permet de greffer une finale qui détonne complètement avec le début de la chanson, finale d’où émane une certaine brutalité. Et puis, Kody Blu 31, juste après, débute avec des chants d’église. Des chœurs accompagnent un refrain complètement chanté. Des cordes se joignent aux couplets rappés. Cette succession de morceaux totalement dissemblables, mais très similaires dans leur formidable impact, n’est qu’un exemple de la façon dont ce disque est bien monté.

Les collaborateurs Lil Durk, Ari Lennox, Lil Wayne, 21 Savage, Kenny Mason et plusieurs autres ajoutent leur touche à un album qui bénéficie ainsi d’encore plus de nuances. Malgré tout, l’harmonie règne, chaque pièce en accord avec les autres. Même chose côté réalisation : une vingtaine d’artistes ont confectionné les rythmes de l’album, sans qu’aucun détonne.

BadBadNotGood, Thundercat, DJ Khalil et James Blake figurent sur la longue liste de réalisateurs. Le Montréalais Kaytranada, qui a notamment travaillé sur la géniale Can’t Punk Me, s’ajoute au prestigieux alignement.

JID a eu le courage de ses ambitions, mais surtout le talent et le bon entourage pour accomplir sa vision. Le hip-hop d’Atlanta est innovateur et respecté. JID fait sans aucun doute honneur à cette réputation.

Hip-hop

The Forever Story

JID

Dreamville / Interscope

8/10

La reine pop de Toronto

Avec son parcours et sa notoriété, on s’étonne que la star torontoise Jessie Reyez n’en soit qu’à son deuxième album avec Yessie. Quand elle a conquis le public montréalais en 2018 avec le grand spectacle extérieur d’ouverture du Festival de jazz, elle n’avait que le EP Kiddo dans sa discographie… mais déjà tellement de talent et de magnétisme.

En entrevue, Jessie Reyez avait expliqué qu’elle a profité de la pandémie pour lire des livres comme The Power of Now. Elle s’est promis de fixer elle-même ses propres normes, notamment par rapport à sa carrière. Elle a aussi voulu évacuer toute la rage qui grondait en elle et qui était propre à ses premières chansons (on se rappellera qu’elle détruisait la Corvette de son ex dans sa chanson Fuck It).

Une rupture a nourri l’inspiration de son album Yessie, mais disons que le qualificatif qui lui était associé à ses débuts, « crue », se traduit maintenant par « vraie », ce qui permet à l’artiste d’origine colombienne de se montrer sous un jour plus vulnérable. Sur les ballades Break Me Down et Mutual Friend, elle chante avec ses tripes.

Jessie Reyez fait prendre à ses chansons R&B des chemins sinueux qui nous réservent de belles surprises. On aime la simplicité acoustique de la pièce Emotional Detachement Demo et quand Jessie Reyez chante en espagnol. On craque aussi pour les arrangements nineties (à la TLC) de Hittin. Et le refrain de la pièce d’ouverture Mood ? De la bombe.

Sachez que Queen ST. W. n’est pas une ballade de plaisance sur l’artère cool de Toronto, mais bien une décharge contre un ex (et disons que cette chanson est… crue !).

Avec Yessie, Jessie Reyez a tout pour devenir le membre féminin émérite de la monarchie pop de Toronto aux côtés des Drake et The Weeknd. Son premier album Before Love Came to Kill Us est sorti au début de la pandémie alors qu’elle assurait la première partie de la tournée d’une certaine Billie Eilish. Elle a été freinée dans son élan. Qu’on lui donne maintenant le trône qu’elle mérite.

Jessie Reyez sera en spectacle au MTelus le 26 novembre.

Pop

Yessie

Jessie Reyez

Island Records

7,5/10

Roi de rien

« Je pense ben que ça m’aiderait à toffer / si quelqu’un me décernait des trophées ! », annonce Frank Custeau dans Bravo mon cœur !, la guillerette complainte d’un éternel enfant, qui regrette qu’on n’encense plus ses moindres efforts, comme lorsqu’il était gamin. Comment ne pas compatir ?

L’attachant traîne-savates reprend manifestement avec ce nouvel EP, Les poissons volants, là où il avait laissé, avec le drôle et désarmant Xénial Blues (2021). Le Sherbrookois chantait sur ce deuxième album en solo le folk’n’roll d’un grand flanc mou, qui peine à troquer sa passion pour la fumette contre les saines habitudes de vie que sont le jogging et l’épargne.

Punk rockeur désillusionné, apôtre de la paresse heureuse et de l’insolence douce, roi de rien, Frank Custeau construit depuis 2018, en marge des grands courants, une œuvre sans pareille dans le paysage musical québécois, à la fois héritière de Plume Latraverse et de Fat Mike. Parolier d’exception pour qui l’autodérision tient de la seconde nature, l’ancien des Conards à l’Orange (un défunt groupe de ska) parvient à parler légèrement de sujets graves comme la précarité financière, sans en minimiser l’importance, tout en tirant la langue à cette société pour qui il ne peut y avoir de succès que dans l’hyperperformance. De plus en plus à l’aise dans un registre sérieux, il ajoute avec la pièce-titre une nouvelle entrée au catalogue local des belles chansons célébrant un amour extraordinairement simple et simplement extraordinaire.

Épaulé par Alex Crow à la réalisation, Custeau emprunte sur ce mini-disque à l’americana de The Band (la batterie dans Les moustiques dansent) et s’en remet, plus généralement, à une forme de rock coloré, à entonner en chœur, des musiques d’abord utiles à éclairer des textes dont la loufoquerie et l’originalité ne parviennent pas à camoufler la sensibilité.

Frank Custeau aimerait qu’on lui remette un trophée lorsqu’il rassemble enfin le courage d’affronter sa pile de vaisselle sale. Décernons-lui-en un beau, un scintillant, pour ces Poissons volants.

Folk rock

Les poissons volants

Frank Custeau

Slam Disques

7,5/10

Tonique et bienveillante Julie Aubé

On peut dire que la Hay Babies Julie Aubé a de la suite dans les idées : cinq ans après son premier album solo intitulé Joie de vivre, l’autrice-compositrice-interprète acadienne est de retour avec Contentement, album tonique, joyeux et léger qui porte parfaitement son nom. Ce qui ne signifie pas pour autant qu’il manque de profondeur : il y a ici un réel parti pris pour le bon côté des choses et les plaisirs simples de la vie qui n’est pas anodin.

Julie Aubé a une poésie du quotidien bien à elle : « Tu mets de la crème glacée / dans tes smoothies / tu rimes santé avec calorie », chante-t-elle dans La lune de ma planète, joli hommage à l’amitié. Et il y a toute une enfilade de petites perles de ce genre dans ses 11 chansons, parfait dosage d’humour, d’anecdotes et d’observations sur les aléas de la vie. « C’est pas parce qu’on t’a abandonné / que t’as pu rien à donner », dit-elle dans la bienveillante Deuxième main, qui évoque autant des « tasses de café en retraite » que ceux « qui demandent juste une place à dormir ».

Réalisé par Mike Trask, Contentement distille un country-rock enjoué et énergique, plein de guitares qui scintillent, parfois même un peu sale. Il y a de jolies chansons d’amour (Étrangère), un hommage rock et sexy au beau gars un peu croche (Assez beau c’est criminel), une mélancolie assumée mais pas lourde pour deux sous devant le temps qui passe (Changer le mal de place), et un enrobage général qui tire vers le haut et fait du bien. Un album plein de charme, interprété avec poigne et intensité par une chanteuse qui a autant de chien qu’un regard aimant sur le monde.

Country-rock

Contentement

Julie Aubé

Simone Records

7/10

Des trésors cachés du violoncelle français

Le violoncelliste Paul Marleyn et le pianiste Stéphane Lemelin poursuivent leurs pérégrinations au sein du répertoire romantique français avec un nouvel opus chez ATMA Classique. Au menu : trois intéressantes raretés qui auraient toutefois mérité un engagement plus intense des interprètes.

Les deux Canadiens ont déjà gagné leurs galons en matière de découverte et de promotion du patrimoine musical français, notamment en tant qu’anciens membres du Trio Hochelaga. Après avoir rendu hommage à Dubois, Ropartz et Rhené-Baton, Lemelin et Marleyn sont partis fouiller dans les catalogues d’Édouard Lalo, de Paul Lacombe et de Fernand de La Tombelle.

Des trois, seul Lalo (1823-1892) est plus ou moins demeuré au répertoire avec sa Symphonie espagnole. Composée en 1856 et dédiée à Anton Rubinstein, sa vibrante Sonate pour violoncelle en la mineur a déjà été l’objet d’une poignée d’enregistrements.

Ce n’est pas le cas des deux autres auteurs au programme. Ayant toujours habité sa Carcassonne natale, Paul Lacombe (1837-1927) a néanmoins entretenu des liens étroits avec la Ville Lumière, grâce à sa proximité avec Saint-Saëns et Bizet. Sa Sonate pour piano et violoncelle – et non « violoncelle et piano », comme il est davantage de coutume – a été écrite en 1902 en l’honneur du grand professeur de violoncelle Jules Loeb.

Né au château de Fayrac, le baron Fernand de La Tombelle apprend pour sa part le piano avec sa mère, ancienne élève de Liszt. Ce touche-à-tout disciple de Saint-Saëns et de Dubois fut récompensé pour des écrits sur la sculpture et l’astronomie ! Sa Sonate pour violoncelle et piano, datée de 1901-1902, est dédiée au violoncelliste Gaston Courras, de l’Opéra de Paris.

On a ici affaire à trois partitions aussi bien troussées qu’inspirées, qu’on entendrait volontiers plus souvent au lieu des sempiternelles sonates de Chopin et de Franck. Enregistré au Domaine Forget durant l’été 2020, le disque bénéficie d’une exécution soignée qui aurait toutefois tiré parti d’une caractérisation plus marquée du matériau musical, notamment dans les finales, des allegros que les compositeurs demandent « con fuoco » (Lacombe) ou « vivace » (de La Tombelle).

Classique

Édouard Lalo, Paul Lacombe, Fernand de La Tombelle – Sonates pour piano et violoncelle

Paul Marleyn et Stéphane Lemelin

ATMA Classique

7/10

La superbe inégale de Biolay

Benjamin Biolay échappe de fausses audaces sur Saint-Clair, album inégal dans la foulée de son succès Grand Prix.

Il a dû être patient. Pendant près de 10 ans, son succès critique ne s’est pas traduit en succès public. Ça a changé avec La superbe (2009), et encore bien plus avec Grand Prix (2020), dont Saint-Clair est le prolongement.

Ce 10e disque en 20 ans est plus rock, de l’avis de son compositeur. L’envie de brasser un peu les choses s’entend, c’est vrai, dans ces guitares manifestement inspirées des Strokes (c’est tellement évident sur Forever). Biolay n’a toutefois rien d’un Julian Casablancas. Il a plus d’affinités avec Gainsbourg, plus poète que rockeur.

Il y a toujours eu quelque chose de maniéré chez Biolay, et ça reste sur Saint-Clair. Un côté poseur aussi, qui filtre l’émotion sincère. Il faut aimer le personnage, qui, ici, s’égare un peu dans ses envies charnelles parfois joliment évoquées (dans Les joues roses), mais souvent soulignées à trop gros traits (le refrain faussement osé de Rends l’amour, des passages maladroits des Joues roses).

Sa superbe se déploie bien davantage dans les morceaux où il semble arrêter de jouer et pose un regard sensible sur sa ville, sur la mer et la vie : (Un) Ravel, Sainte-Rita (parfaite dans son dépouillement) ou encore La traversée, qui, sur une musique opulente aux accents brésiliens, évoque tous ces migrants que la Méditerranée avale.

Saint-Clair est un disque inégal qui paraît long (plusieurs chansons auraient dû être coupées au montage). Il y a aussi ce côté ostentatoire dans la manière de Biolay qui fait que son pop rock d’esthète manque de cœur. Des sources d’irritation compensées, en partie du moins, par cette voix grave qui vibre, ces mélodies imparables et cette plume élégante capable de vrais éclats poétiques.

Pop-rock

Saint-Clair

Benjamin Biolay

Romance Musique

6,5/10

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.