Heroin chic

Le retour d'une tendance critiquée

Le look heroin chic qui a marqué les années 1990 serait de retour en force sur la planète mode. Est-ce que cette idéalisation des corps filiformes peut avoir un impact sur les filles et les femmes ? Oui, mais chez certaines seulement. Explications.

À des défilés de mode en Europe, cet automne, on a vu parader des filles minces, très minces. Plusieurs modèles de beauté populaires à l’heure actuelle – dans les défilés comme dans les réseaux sociaux – sont toutes menues. Les minijupes et les jeans taille basse reviennent à la mode. Toutes ces observations ont mené le New York Post à établir un constat, ce mois-ci : le heroin chic est de retour.

Les 40 ans et plus se souviendront très bien de cette tendance du début des années 1990 incarnée par la mannequin britannique Kate Moss. Corps émacié, visage blafard et anguleux, cernes autour des yeux… Bref, l’allure de celle qui consomme de l’héroïne, mais qui s’habille bien.

Selon le New York Post, donc, les courbes à la Kim Kardashian céderaient le pas aux corps filiformes de mannequins comme Bella Hadid, Kaia Gerber (fille de Cindy Crawford) et Lila Moss (fille de Kate Moss). Kim Kardashian elle-même affiche une silhouette de plus en plus mince, a noté le tabloïd, qui voit dans cette tendance un « changement radical » par rapport au mouvement d’acceptation corporelle des dernières années.

L’article a fait grand bruit, tant dans la presse que dans les réseaux sociaux, où des femmes ont déploré que la silhouette féminine puisse être considérée comme une « tendance ».

Alors que l’industrie de la mode avait jadis le monopole des images, les réseaux sociaux ont mis de l’avant d’autres idéaux de beauté dans les dernières années, comme le slim thick – petite taille, ventre plat, hanches et cuisses arrondies – et le look fit – mince, mais avec des muscles définis.

Les réseaux sociaux, véhicules de l'image

« Les réseaux sociaux ont vraiment changé le paysage des idéaux de beauté en apportant plus de diversité, même si ces autres idéaux ne sont pas nécessairement plus faciles à atteindre », note Jennifer Mills, professeure de psychologie à l’Université de York, à Toronto, qui s’intéresse à l’image corporelle et aux troubles alimentaires. « Mais l’idéal de minceur n’est jamais vraiment parti : il y a simplement plus de variété de corps minces », résume-t-elle.

N’empêche, parmi les modèles en vue en ce moment, plusieurs sont « très, très minces », convient la professeure Mills, qui pense spontanément à Kendall Jenner et à Bella Hadid. Deux filles extrêmement populaires sur les réseaux sociaux, qui font beaucoup d’argent et qu’on voit beaucoup. « Plus on voit d’images, plus on internalise le fait que c’est ça qui est populaire, et que ce doit être ça qui est beau et attirant », résume Jennifer Mills.

Sur TikTok, des tendances virales sont des prétextes, pour certains internautes, pour communiquer leurs trucs pour maigrir, comme le « What I eat in a day » (ce que je mange en un jour) ou le « My name is Bella Hadid ». Avec la voix de Bella Hadid en arrière-plan, des tiktokeurs expliquent à quel moment ils se sentent comme elle : après un jeûne, après s’être privé de dessert, après avoir mangé de la salade…

Lorsqu’on cherche « thinspiration » (inspiration minceur) dans son moteur de recherche, TikTok renvoie désormais à un centre d’aide pour les troubles alimentaires.

Conséquences… variables

Est-ce que ces images idéalisées de filles très minces peuvent provoquer des troubles alimentaires chez celles qui en voient à profusion ?

Selon le pédiatre Jean Wilkins, qui soigne au CHU Sainte-Justine des adolescentes qui en sont atteintes, il est « très, très rare » qu’une patiente dise vouloir ressembler à un personnage public. « Ce que je vois plus, dans les dernières années, ce sont des adolescentes qui ne cherchent pas nécessairement à être telle ou telle personne, mais qui ne veulent juste pas être ce qu’elles sont », dit-il.

Les images ont probablement un effet limité sur le développement de l’anorexie nerveuse, qui résulte d’une prédisposition génétique, souligne la professeure Jennifer Mills. Elles peuvent en revanche inciter des filles et des femmes à faire des régimes, dit-elle. Et pour certaines femmes, ces régimes peuvent provoquer des comportements boulimiques ou encore du surentraînement.

Évidemment, ces standards de beauté génèrent aussi de l’insatisfaction corporelle… mais pour certaines femmes seulement, nuance Jennifer Mills : celles qui ont tendance à comparer leur corps à ceux qu’elles voient sur les images, et celles qui croient qu’elles seraient plus heureuses si elles ressemblaient à cela.

« C’est d’ailleurs quelque chose qu’on peut travailler avec les enfants : séparer le fait d’avoir un corps mince du fait d’avoir une meilleure vie », conseille-t-elle.

Directrice générale et cofondatrice du Centre pour l’intelligence émotionnelle en ligne, Emmanuelle Parent convient que l’idéal de minceur est très présent dans les réseaux sociaux. Il est propagé par des vedettes comme Bella Hadid, mais aussi à travers la publicité des puissantes industries de la mode et de la minceur.

L’abondance de ces images varie toutefois d’un profil à l’autre, en fonction des algorithmes. Les fils Instagram et TikTok d’Emmanuelle Parent sont plus ancrés dans la diversité corporelle, parce qu’elle suit les comptes de personnes qui militent en ce sens.

« Le petit contrôle que nous avons, c’est justement de nous abonner à des pages qui nous incitent à nous trouver belles, souligne Emmanuelle Parent. Ce qu’on envoie comme message à la plateforme, c’est que ce sont des choses qui valent la peine d’être partagées et diffusées. »

Des photos apaisantes

Avec ses 2,3 millions d’abonnés sur Instagram, la journaliste américaine Danae Mercer fait partie de celles qui incitent les femmes à se sentir bien dans leur corps et à cesser de se comparer aux images irréalistes qui circulent sur les réseau sociaux.

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