La méthode Pelosi

« Ceux qui jouent avec le feu vont périr par le feu. » C’est par ces mots pas très rassurants que le gouvernement chinois a réagi à l’arrivée à Taiwan, mardi soir, de la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, Nancy Pelosi.

Ce n’est pourtant pas un tank armé qui est descendu de l’avion, mais bien une politicienne de 82 ans, vêtue d’un tailleur-pantalon rose et portant un masque N95.

Qu’importe ! Le pays le plus populeux du monde et possédant la deuxième force militaire de la planète a sorti l’artillerie lourde. Les avions de chasse chinois ont immédiatement commencé à voler dans la zone d’identification de défense aérienne de Taiwan, en même temps que les menaces de représailles.

Et qu’a fait Nancy Pelosi ? La représentante de Californie est allée à l’hôtel pour se reposer avant ses rencontres de ce mercredi avec des élus taiwanais. Voyez-vous, peu de politiciens américains peuvent se vanter de résister aussi bien à l’intimidation que cette femme de 5 pieds 5 pouces. Très peu.

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Donald Trump l’a appris à ses dépens. Pendant qu’il était à la Maison-Blanche, l’ancienne vedette de téléréalité a inventé des dizaines de surnoms et d’insultes — « Nancy la nerveuse », Nancy « aux dents qui tombent » — pour dénigrer sa principale adversaire au Congrès. Et il l’a payé cher.

En 2019, le président républicain a essayé de tordre un bras à Mme Pelosi pour que les élus de son parti acceptent de financer la construction d’un mur à la frontière mexicano-américaine. Donald Trump a menacé de paralyser la machine gouvernementale tant et aussi longtemps que sa rivale démocrate n’obtempérerait pas.

Forte de plus de 30 ans d’expérience à Washington, Nancy Pelosi a retourné ses menaces contre lui. S’il s’entêtait dans cette voie, lui a-t-elle fait comprendre, elle ne pourrait lui permettre de prononcer le traditionnel discours sur l’état de l’Union à la Chambre des représentants — comme c’est la tradition — pour des raisons de sécurité liées à la paralysie de l’État. Donald Trump — l’intimidateur en chef — a reculé et ravalé sa salive.

Dans les deux années qui ont suivi, Nancy Pelosi a joué un rôle central dans deux procédures de destitution lancées par les démocrates contre le président Trump.

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La Chine connaît aussi très bien Nancy Pelosi la frondeuse. Élue pour la première fois en 1987, Mme Pelosi est devenue une ardente défenseure des droits de la personne dans l’empire du Milieu après la répression des manifestations de la place Tiananmen en 1989.

Lors d’une visite officielle dans le pays en 1991, la représentante californienne, flanquée de deux de ses collègues masculins, a déroulé une banderole à la mémoire de « ceux qui ont péri pour la démocratie ». Sept journalistes qui filmaient la scène ont été arrêtés et Nancy Pelosi a été accusée par Pékin de répandre de la désinformation.

Les remontrances de la Chine ne l’ont pas atteinte. Mme Pelosi est encore à ce jour une des plus ardentes alliées des dissidents chinois et des familles des victimes de Tiananmen. Et une des plus farouches opposantes aux graves violations des droits de la personne perpétrées par Pékin contre la minorité musulmane ouïghoure. Des violations qu’elle qualifie de « génocide ».

Mardi, en arrivant à Taiwan, elle affirmait que son voyage était nécessaire pour soutenir la « démocratie vibrante de Taiwan », l’île qui se voit comme un pays souverain, mais que Pékin menace sans cesse de ramener dans son giron depuis l’avènement du régime communiste en 1949.

Rien pour apaiser Pékin en ces temps de tensions internationales accrues.

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Le courage politique de Nancy Pelosi est indéniable. Sa persistance aussi. Et après avoir vu des chefs d’État marcher sur des œufs pendant des mois afin de ne pas « provoquer » un Vladimir Poutine qui a fini par envahir l’Ukraine, ce courage est d’autant plus remarquable.

La question à mille milliards de dollars américains cependant, c’est si cet acte de courage arrive à point nommé.

La Maison-Blanche, qui a tenté de dissuader Nancy Pelosi d’entreprendre ce voyage, pense que non. Une myriade de républicains, eux, applaudissent le geste. À Taiwan, la présidente est restée discrète au sujet de la visite.

Tous surveillent maintenant la réaction de l’éléphant dans la mer de Chine méridionale, Xi Jinping. En filigrane, on craint que la Chine envahisse Taiwan et que la visite de Nancy Pelosi serve de prétexte à l’escalade militaire.

Nancy Pelosi, elle, croit que son geste de soutien à Taiwan est « important ». Comme il est important de faire un choix clair « entre l’autocratie et la démocratie ». Entre l’intimidation et l’audace d’y résister. Encore et encore.

Voyez-vous, peu de politiciens américains peuvent se vanter de laisser un testament politique plus cohérent que cette femme de 5 pieds 5 pouces. Très peu.

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