Chronique

Un été chaud

La rue Jolicœur, dans le quartier de Ville-Émard, est bordée de petites maisons proprettes. Je l’ai remontée à pied jeudi alors que le soleil tapait fort. Au coin de Briand, un appartement de rez-de-chaussée attire l’attention. Une fenêtre est couverte d’un drap blanc.

C’est là que dans la nuit de mardi à mercredi des balles ont été tirées. Des voisins m’ont dit qu’une jeune femme occupait les lieux depuis quelques semaines avec des enfants. Personne n’était cependant présent dans l’appartement quand l’incident s’est produit. Les occupants se trouvaient chez une voisine, selon eux.

« J’ai senti qu’elle n’était pas en sécurité, m’a dit une résidante du quartier qui a l’habitude d’attendre l’autobus devant ce logement. Je lui ai dit de faire attention. »

« Ce coin n’est plus recommandable pour les jeunes familles, m’a confié une autre résidante. Ça fait 18 ans que je vis ici et on dirait que l’atmosphère est en train de changer cette année. »

On entend beaucoup parler de fusillades ces derniers temps. Sauf que, vous l’aurez remarqué, les secteurs où ont lieu ces évènements se sont diversifiés. Des balles sont tirées à Montréal-Nord, mais aussi dans le Vieux-Montréal, à Saint-Laurent, à LaSalle, dans Villeray, à Côte-des-Neiges et dans Verdun.

Ceux qui tirent ou qui reçoivent les balles ne choisissent pas ces lieux. Le crime n’a pas de préjugés. Il peut frapper n’importe où et nous en avons la preuve depuis quelques jours.

La rue Jolicœur, où j’ai vu déambuler paisiblement un groupe de bambins jeudi après-midi, n’est pas faite pour des douilles de balles. Pourtant, c’est là que des habitants ont été abruptement sortis de leur sommeil dans la nuit de mardi à mercredi.

Il est difficile de dire si la fusillade de la rue Jolicœur est liée au crime organisé. Mais celle-ci et toutes les autres font en sorte qu’un climat d’inquiétude s’est installé chez certaines personnes.

« C’est rendu que j’ai peur, me disait une femme rencontrée jeudi dans les rues du Sud-Ouest. Je marche le jour et je regarde qui est autour de moi. Je sais qu’on ne me visera pas, moi, mais je crains une balle perdue. »

Au cours des deux dernières semaines, pas moins de 12 évènements impliquant une arme à feu ont eu lieu à Montréal. Ceux qui avaient l’habitude de dire que ces fusillades à répétition avaient surtout lieu à Toronto se perdent en conjectures.

L’incident de la rue Jolicœur est le quatrième qui se produit dans l’arrondissement du Sud-Ouest depuis le 17 juin. C’est tout autant, pour la même période, que dans Montréal-Nord.

Avant les coups de feu dans le secteur de la rue Jolicœur, il y a eu ce jeune homme de 21 ans trouvé mort dans une voiture au coin des rues Workman et Canning. Il a été atteint d’une balle à la tête. Puis il y a ce résidant qui a trouvé un projectile dans sa fenêtre.

Ces fusillades sont pour la plupart reliées à des guerres de territoires entre groupes criminels, notamment pour le trafic de stupéfiants. Les derniers mois de confinement avaient mis un frein à ces affrontements. On assiste maintenant à une sorte de rattrapage.

Mon collègue Daniel Renaud a publié récemment une analyse fort instructive de la situation. Selon lui, une partie de ces évènements trouveraient leur origine dans un conflit qui perdure depuis longtemps entre deux gangs de rue d’allégeance rouge du nord-est de Montréal. Ces deux groupes sont les Profit Boyz – appelés également les Profit Kollectaz – et les Zone 43.

Ce conflit est nourri par une exploitation des réseaux sociaux et une plus grande facilité pour les membres de ces groupes, souvent liés à la culture hip-hop, à se procurer des pistolets et des revolvers.

D’après des informations recueillies par mon collègue, ce conflit aurait commencé avec le meurtre d’un membre influent des Zone 43 au début des années 2010. Cette guerre existe depuis tellement longtemps que certains membres en ignorent même l’origine.

Dans ce contexte, les policiers sont littéralement débordés. En plus des tâches associées au contrôle et à la surveillance de ces groupes criminels, ils doivent consacrer beaucoup d’énergie à la saisie des armes à feu.

En 2020, près de 700 armes ont été retirées par le SPVM. Depuis le 1er janvier dernier, c’est près de 500 armes qui ont été saisies.

Quand on découvre ces chiffres en croissance, on n’est pas surpris de la réaction de la mairesse Valérie Plante qui, découvrant la nature du projet de loi C-21 en février dernier, a exprimé sa grande déception. La loi proposée par le fédéral renvoie aux villes le pouvoir d’agir.

Pour la mairesse, le gouvernement Trudeau « rate une occasion en or de légiférer pour établir des règles claires, harmonisées et efficaces à l’ensemble du territoire canadien ».

Elle a parfaitement raison.

Qu’est-ce qu’on va dire aux groupes criminels qui agissent sur le territoire de Montréal ? « Youhou ! Vous ne pouvez pas entreposer vos armes à feu dans votre maison ! »

Vous croyez vraiment que cela aura un impact ?

En attendant de voir comment on pourra appliquer les dispositions molles de ce projet de loi, Montréal continue de vivre un été chaud, une atmosphère dont on se passerait bien après une année de pandémie.

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