Gaël Faye

affronter le réel

Écrivain, chanteur, rappeur, Gaël Faye vient de lancer un nouvel album, Lundi méchant, à la charge aussi puissante que poétique. Nous avons parlé de cette année particulière avec l’artiste franco-rwandais, qui est devenu en quelques années une des voix majeures de la francophonie.

Est-ce que la pandémie a eu un impact sur la sortie de l’album ?

Il y a eu quelques retards. Pendant une partie du confinement, on n’a pas pu se voir avec les musiciens. J’ai aussi attrapé la COVID-19 au mois de mars et j’ai mis longtemps à m’en remettre. Mais on a continué à le faire et on a décidé de le sortir quand même cet automne, parce que je voulais garder un lien avec les gens même s’il n’y a pas de concerts. M’obliger à avancer, être engagé plutôt que passif.

En 2020, vous avez lancé un livre pour enfants, votre roman Petit Pays a été adapté au cinéma, puis il y a cet album… Est-ce qu’on peut dire que vous allez bien ?

Je n’avais pas pris la parole en 2019, et 2020 était celle où je voulais la reprendre. J’avais une envie furieuse de remonter sur scène et de voir des gens. Le film est sorti, il a rencontré son public, mais il n’a pas forcément eu le succès qu’il aurait dû avoir. Le livre pour enfants, malheureusement, j’avais envie d’aller à la rencontre de plus de lecteurs, mais c’est compliqué de voyager. Et l’album, force est de constater que tous les concerts sont reportés, alors l’herbe m’est un peu coupée sous le pied. Mais je ne perds pas espoir, je me dis que soit les choses vont aller mieux, soit elles ne vont pas mieux et on va s’adapter.

En écoutant Lundi méchant, on a l’impression que vous vous êtes promené entre le désir de faire la fête et une sorte de colère, un constat sur le monde. Ce sont les deux pôles de cet album ?

C’est vrai qu’il est un peu paradoxal. Je crois que c’est mon état d’esprit qui est comme ça. Je suis comme un pessimiste qui croirait à l’avenir, et donc j’essaie de conjurer le mauvais sort par la musique, la danse, le potentiel de rencontres. Mais on vit aussi dans un monde qui nous fait faire face à beaucoup de périls, de violence, de bêtise, d’intolérance. Alors je ne vais pas avoir une musique naïve ou mièvre, je veux une musique qui soit réaliste et rebelle. Qui fasse du bien à l’âme, mais qui n’oublie pas qu’on a aussi des corps qui ne peuvent pas quitter leur enveloppe et qui doivent affronter le réel.

Il n’y a pas que du hip-hop dans votre musique… Quelles sont vos influences ?

Les rencontres sont importantes. Dans cet album, il y a cet artiste avec qui j’ai collaboré qui s’appelle Louxor. Il n’a pas la même culture musicale que moi, il vient plus de l’esthétique de la chanson française, du new wave des années 80, de l’électro, et il m’a tiré vers ces sonorités-là. Guillaume Poncelet, avec qui je travaille depuis des années, vient d’un parcours plus jazz, plus soul, classique, alors que moi, j’ai eu une adolescence tournée autour du rap. Toutes ces influences font une musique créole ; je ne saurais pas la définir, elle est ce qu’elle est et elle prend la forme du moment.

La chanson Seuls et vaincus a été composée sur un texte de Christiane Taubira. Dans quel contexte s’est déroulée cette collaboration ?

Elle m’a envoyé plusieurs poèmes, et celui-ci me parlait particulièrement. Je trouvais que c’était un texte avec un crescendo, un pied de nez à l’intolérance, très violent sans utiliser une langue violente. Il renvoie vraiment les intolérants et les racistes dans leur solitude et leur bêtise. J’ai voulu apporter ma contribution à cet élan en faisant suivre cette chanson par une autre, Lueurs, qui est un cri de colère que je lance contre toutes les violences policières.

C’est ce qu’on constate en vous écoutant : vous vous servez de votre voix pour dénoncer.

C’est comme si je n’avais pas le choix. J’ai beaucoup de culpabilité à créer en dehors du monde, à me dire : « Toi, t’as de la chance, tu peux te lever le matin et écrire des chansons que pour raconter tes états d’âme. »

L’écriture reste au cœur de votre démarche ?

Pour cet album, ç’a d’abord été la musique parce que j’avais besoin de me détacher de ma petite personne. Avec mon roman, j’ai eu la chance d’être traduit dans beaucoup de langues, j’ai beaucoup voyagé et parlé de moi, parce que les écrivains, on leur demande de parler d’eux. Il reste quand même que ma matière première est l’écriture. C’est par là que je me définis.

Comment voyez-vous la sortie de cet album ?

Je l’appréhende énormément. Je suis à la maison à attendre sans avoir le retour du public. Si ce n’est qu’internet, mais c’est à double tranchant, car souvent les gens sont lapidaires. Nous sommes dans une période où on ne sait pas vivre en tant qu’artiste : ne pas rencontrer les gens physiquement, ne pas ressentir l’émotion dans son corps, sur scène… C’est pour ça que je suis déjà plongé dans le prochain, pour ne pas me sentir trop submergé par l’émotion.

Et le côté écrivain, lui, est-ce l’histoire d’un seul roman, ou il y en aura d’autres ?

Non, non, je suis en train d’écrire un roman, deux en même temps tant qu’à faire ! Pour un romancier en ce moment, l’époque est moins difficile, parce que quand on écrit un roman, on est tout seul avec soi.

Quelle vie souhaitez-vous à cet album ?

Des concerts. Qu’on puisse à nouveau retrouver les salles.

Et que les chansons se rendent aux gens quand même ?

J’espère qu’ils voudront aussi écouter mes chansons, sur n’importe quel support. Mais une chanson, ce n’est rien d’autre qu’un prétexte à la rencontre.

Hip-hop

Lundi méchant

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