Un « Qatargate » qui embarrasse la France

La Coupe du monde de soccer débute dimanche au Qatar. Mais à quel prix ? On soupçonne que l’ancien président français Nicolas Sarkozy aurait usé de son influence pour que le pays du Golfe obtienne l’évènement, en échange de certaines contreparties. Résumé.

Un vote douteux

Le 2 décembre 2010, le Qatar obtient la Coupe du monde de soccer 2022, à 14 voix contre 8 pour les États-Unis. D’entrée de jeu, cette « victoire » laisse perplexe. Car des neuf pays candidats à l’origine, le Qatar est le seul avec un dossier « à haut risque », en raison notamment des enjeux climatiques et du manque d’infrastructures adéquates (stades et hôtels). On sait que le petit pays du Golfe a mené une campagne de lobbyisme importante pour influencer le vote des 22 membres du comité exécutif de la FIFA (Fédération internationale de football association). Un rapport de la justice américaine daté de 2020 parle même de « pots-de-vin ». Mais on soupçonne aussi la France d’avoir joué un rôle déterminant dans cette attribution controversée, à commencer par le président de la République d’alors, Nicolas Sarkozy, personnellement impliqué dans ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « Qatargate ».

Un dîner secret

En 2013, le magazine France Football révèle qu’un dîner secret a été organisé le 23 novembre 2010 à l’Élysée, à peine dix jours avant le vote pour l’attribution de la Coupe du monde… Parmi les convives, Nicolas Sarkozy, l’ancien footballeur Michel Platini, alors patron de l’UEFA (Union of European Football Associations) et membre du comité exécutif de la FIFA, le prince héritier Tamim al-Thani (aujourd’hui émir du Qatar) et son premier ministre de l’époque, Hamad ben Jassem al-Thani. On soupçonne que ce repas a été organisé par Sarkozy pour faire pencher le vote de Platini en faveur du Qatar, et user de son influence pour entraîner avec lui d’autres membres du comité exécutif de la FIFA. L’hypothèse est que ce soutien se serait négocié sous la table en échange de certaines contreparties de la part du Qatar, dont le rachat de l’équipe du Paris Saint-Germain (PSG) pour 70 millions d’euros (95 millions CAN), l’ouverture de la chaîne de télé sportive qatarie beIN en France, ainsi que l’achat de 50 Airbus et 24 Rafale (avions de chasse français) par l’émirat, cette dernière transaction s’élevant à quelques 6 milliards d’euros (9 milliards CAN).

Une enquête en cours

Une enquête a été ouverte en 2017 par le Parquet national financier en France pour « corruption active et passive et recel et blanchiment de ces délits », ce qui pourrait valoir jusqu’à 10 ans de prison et 1 million d’euros (1,5 million CAN) d’amende à ses protagonistes. Il s’agit de déterminer si ce repas informel a réellement fait pencher la balance dans l’attribution de la Coupe du monde au Qatar, et si ce résultat a favorisé des transactions ultérieures impliquant l’État français, des entreprises françaises et le petit pays du Golfe. Une grosse affaire, résume l’avocat Jean-Baptiste Soufron, qui représente l’Association Anticor, partie civile dans le dossier. « On parle quand même du joueur de foot le plus connu de France, qui a failli être président de la FIFA. De l’ancien président de la République. De l’émir du Qatar. […] Avec des accusations très graves sur le plus grand évènement collectif au monde. C’est quelque chose de colossal », dit-il.

Lobbyisme ou corruption ?

C’est bien là toute la question. Pour Jean-Baptiste Soufron, il est clair qu’on parle ici d’un pacte corruptif, puisqu’un représentant de l’État français se serait personnellement impliqué dans une négociation cachée, pour influencer un exercice démocratique en échange de contreparties commerciales et financières. « À partir du moment où un homme politique se met à passer des accords secrets, ces accords encourent immédiatement le soupçon d’être illicites. C’est aussi simple que ça », tranche l’avocat.

Directeur de l’Observatoire du Sport Business à Paris, Vincent Chaudel relativise, évoquant plutôt une forme de lobbyisme d’État. « Ce qu’on doit combattre, c’est l’enrichissement personnel. Tant qu’il n’y a pas enrichissement personnel, c’est de la négociation. En diplomatie, on ne peut pas tout faire sous les caméras du monde entier, ce n’est pas possible. Quand [le premier ministre du Royaume-Uni] Tony Blair a fait venir dans sa chambre d’hôtel les votants pour les Jeux olympiques de Londres [de 2012], il a fait de la corruption ou du lobbying ? », demande-t-il.

Affaire en cours

Le dossier est loin d’être fermé. Même si des documents d’enquête semblent dire le contraire, Michel Platini jure que son choix était fait depuis longtemps et qu’il a choisi le Qatar « au nom du développement du football dans une région qui n’avait jamais eu de Coupe de monde ». Il reste à démontrer si des « opportunités de contrats », impliquant intérêts privés et publics, ont bel et bien découlé de ce repas « secret » à l’Élysée, qui est toujours dans le collimateur de la justice française.

Ce ne serait pas la première fois, certes, que corruption et Coupe du monde vont de pair. « France 1998, Allemagne 2006, Afrique du Sud 2010… », résume Vincent Chaudel. Il reste à voir si les modifications des règles d’attribution (le vote est désormais confié aux 211 fédérations de football internationales plutôt qu’aux 22 membres du comité exécutif de la FIFA) entraîneront un changement dans la culture de « l’influence ». Les paris sont ouverts…

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