Belmondo

Jean-Paul et ses potes

Le hasard d’une vie a voulu que, durant 16 années, j’aie mis de côté la star pour côtoyer au quotidien un homme. Jean-Paul. En 2006, au centre de rééducation médical de Granville, un col du fémur brisé pour lui et une prothèse au genou pour moi nous ont fait bénéficier des mêmes soins. Cent repas partagés devant la mer, des heures côte à côte en fauteuil roulant tissent une complicité... Je l’entends encore me dire à l’oreille : « Je vais m’en sortir parce que je veux m’en sortir... »

Une phrase venue du plus profond de son être. Trois mois durant, j’ai été le témoin de sa bagarre quotidienne pour remarcher. Et je n’étais pas le seul à en être ému, il y avait avec moi les kinés, les infirmières, tout un public médical et, surtout, les patients de Granville. Sa volonté nous servait de bannière et, devant des gosses victimes d’accidents de la route brisés à jamais, qu’il réconfortait d’une blague, d’un geste, d’un sourire, il murmurait encore : « On ne va tout de même pas se plaindre. »

Là-bas, j’ai vu l’homme face à lui-même, en même temps que le charmeur fou qui faisait succomber les femmes comme les hommes. Il m’avait promis : « Quand je pourrai enfin me dresser sur mes jambes, tu viendras me voir à Paris, chez moi, et je te raconterai. » C’est ainsi que, le 28 septembre 2006, Paris Match consacrait sa couverture et 10 pages au retour à la vie de Jean-Paul Belmondo.

Quelles que soient les difficultés, il gardait la même rigueur. Chaque matin, il continuait à soulever des haltères de 10 kilos, du bras gauche puisque l’autre était handicapé. Ce handicap, il le vivait avec un courage qui forçait l’admiration. Les amis étaient là pour l’aider à enfiler son blouson, toujours dans une bonne humeur communicative. Dans la rue, les gens qui l’abordaient ne se lamentaient pas sur la chute d’un surhomme qu’ils avaient vu courir sur le toit d’un métro lancé à toute allure. Jamais personne ne songeait à lui dire : « C’est bien triste de vous voir comme ça » car, éternel sourire aux lèvres, il continuait à insuffler la joie et l’énergie.

Que de souvenirs !

Plusieurs fois par semaine, nous nous retrouvions dans nos cantines parisiennes pour déguster ses plats préférés : les huîtres de La Coupole, le poulet à la broche du Père Claude, les pâtes al dente de l’italien Veramente, le tartare du Café de l’Alma, la choucroute de chez Lipp où sa table habituelle porte son nom. Vers 16 h, lorsque les clients étaient partis, nous rigolions encore, les vieux de la vieille. Les copains du métier accouraient : Pierre Richard, tendre et discret, Antoine Duléry, le compagnon de scène de La puce à l’oreille, virtuose en imitations d’un certain Bébel, Robert Hossein, le grand du théâtre, qui l’avait mis en scène dans Cyrano et Kean, Michel Drucker, Jean-Loup Dabadie, le photographe Claude Azoulay, grâce à qui il avait si souvent réussi à cacher ses amours, et, bien sûr, Charles Gérard dit « Charlot », le pote de 60 ans avec sa mauvaise foi légendaire, ou Charly Koubesserian, le maquilleur et complice de 60 films et pièces.

Un jour, Brigitte Bardot nous téléphona de La Madrague au milieu du déjeuner. Le clan familial – son frère Alain, sa sœur Muriel, parfois sa fille Stella – se joignait à la communion. Alors commençait le spectacle. Il mimait Michel Simon, l’acteur qu’il vénérait, racontait ses souvenirs sur Pierre Brasseur, son maître, ou Jules Berry dont le jeu l’avait inspiré durant toute sa carrière.

Souvent, les gens venaient vers lui. Jolies filles ou vieilles personnes, ils avaient toujours les mêmes mots : « Monsieur Belmondo, je ne veux pas vous déranger mais simplement vous serrer la main et vous dire merci. » À tous, Jean-Paul répondait avec bienveillance, acceptant les selfies.

« Mais oui, bien sûr, mettez-vous près de moi. » « Comment refuser un sourire, une photo à celui qui a sorti ses 10 balles pour me voir faire mes galipettes à l’écran ! Je leur dois tout. » Le soleil était couchant mais il réchauffait toujours les cœurs.

À Cannes, j’ai vu Robert De Niro embrasser Jean-Paul en lui racontant qu’À bout de souffle avait déterminé sa carrière. Taxi Driver dans les bras du Magnifique ! Au Festival Lumière de Lyon, c’est le réalisateur Tarantino qui déclare devant lui : « Belmondo, c’est un verbe. »

Un jour, 22 policiers de haut niveau ont invité Jean-Paul et Charlot chez notre italien habituel. Vingt-deux flics de terrain, ceux de la criminelle, de la BRB, de la BRI, du Raid. Car tous avaient, un jour ou l’autre, voulu devenir le divisionnaire Borowitz de Flic ou voyou, Joss du Professionnel ou Letellier de Peur sur la ville. À la fin du déjeuner, ils ont levé leur verre en disant « merci patron ! » et lui ont remis l’enseigne du 36 quai des Orfèvres, avec un mot de reconnaissance signé par tous.

Je me souviens d’un autre déjeuner chez Lipp avec le commissaire Robert Broussard. Il avait appris que Jean-Paul avait acheté les droits de l’Instinct de mort, l’autobiographie de Mesrine, qu’il voulait faire adapter, produire et interpréter. Le tombeur de l’ennemi public numéro 1 tenait à lui raconter par le détail l’arrestation. Le film n’aboutira pas. Le public n’aurait sans doute pas adhéré à cette image de Belmondo en tueur.

Plus tard, je l’ai accompagné au sommet de l’aiguille du Midi. C’était pour un genre de cascade qu’il n’avait jamais imaginée et encore moins pratiquée. Devant nous, un jumpsuit devait s’élancer en écartant les bras tel un oiseau et voler au-dessus du glacier des Bossons. Aucune tentation de le suivre : « Très peu pour moi ! Pour tout l’or du monde, on ne me fera pas me jeter dans pareille aventure ! » Face au mont Blanc, à près de 4000 mètres, il se rappelait pourtant avoir survolé les Alpes en ballon, avec Rochefort. C’était pendant le tournage des Tribulations d’un Chinois en Chine.

Escapades à Paris

Plus souvent, nous partagions des balades parisiennes. En remontant la rue Saint-Benoît, Jean-Paul évoquait sa jeunesse au Conservatoire. Et surtout des blagues en rafale qui faisaient de sa vie un charivari permanent : « Avec Bruno Cremer, Rochefort et Marielle, et notre vieux pote Mario David, nous nous lancions dans de fausses bagarres pour effrayer les passants. Cremer me sautait dessus en vociférant : “Salaud, tu m’as pris ma femme”, et une lutte bidon se déclenchait sous l’œil effrayé des quidams du boulevard Saint-Germain ! »

Il nous racontait aussi ses grandes rencontres. Le « môme, t’es mes 20 ans ! » de Gabin qui l’avait tant marqué et que Verneuil ajouta aux dialogues d’Un singe en hiver. « Gabin me fascinait. Il n’y avait pas de différence entre lui et les personnages qu’il interprétait. Dans un bistrot de Deauville, un soir, je lui parlais de l’instabilité du métier d’acteur. À sa façon, il me balance une de ses phrases qu’Audiard a su retenir : “Regarde ta fiole, quand t’auras les pailles blanches, tu plairas encore aux gonzesses. Te magne pas la devanture et laisse couler l’Orénoque.” »

Parfois nos escapades nous conduisaient au haras où Stella montait sa jument grise, cadeau de papa en récompense de ses bonnes notes. Je la revois appuyant avec tendresse sur le nez cabossé de son père.

Et le bar de l’Hôtel de Paris, à Monaco... Se présente le sommelier avec un Petrus 1970 débouché : « C’est une erreur, dit Jean-Paul – Non, monsieur Belmondo, c’est de la part d’un monsieur qui n’a pas voulu vous déranger. D’ailleurs, il est parti. »

Nous laisserons un mot de remerciement à un inconnu qui renouvela son geste un an plus tard. Il s’agissait d’un oligarque russe.

Jean-Paul, c’était aussi le patriarche qui organisait le traditionnel repas de réveillon, pour son clan, à Noël. Les cadeaux au pied du sapin. Ou réunissait à une grande table Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Charles Gérard, les anciens du Conservatoire devant lesquels, un jour, il accrocha au revers de son vieil ami « Pilou » Vernier le ruban de chevalier dans l’ordre national du Mérite, sous les applaudissements des convives. Un Jean-Paul maître dans l’art de l’amitié.

Quand le crabe du cancer m’a tiré vers le fond, Jean-Paul m’a tenu la tête hors de l’eau. J’ai bénéficié de sa présence constante, de ses attentions, d’une solidarité que je n’aurais pas soupçonnée. Je sais ce que je lui dois. Aujourd’hui je garde précieusement en moi cette phrase prononcée au cours de l’un de nos repas en tête à tête : « Lorsque l’AVC m’a terrassé, j’ai compris qu’il ­fallait se battre, garder le sourire aux lèvres, faire face aux échecs sans perdre son enthousiasme. Je veux refermer le livre de ma vie avec panache. Comme Cyrano le soir de sa mort. »

Balayée par le vent de l’éternité, notre cour de récréation s’est vidée d’un coup.

* Ami de Jean-Paul Belmondo

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