Report de l’élection

L’hypothèse « horrifiante » de Trump

NEW YORK — La guerre de Sécession. La grippe espagnole. La Seconde Guerre mondiale. Chacune de ces crises a exposé les États-Unis à de lourdes pertes humaines et bouleversé la vie quotidienne de leurs citoyens. Mais aucune d’entre elles n’a empêché les électeurs américains d’aller aux urnes à la date prévue.

Qu’à cela ne tienne : Donald Trump s’est démarqué de tous ses prédécesseurs jeudi en devenant le premier président des États-Unis à évoquer le report d’une élection présidentielle. Il a soulevé cette hypothèse à la fin d’un gazouillis où il a réitéré ses craintes infondées de fraude en lien avec l’utilisation élargie du vote par correspondance en ce temps de pandémie.

« 2020 sera l’élection la plus inexacte et la plus frauduleuse de l’histoire. Ce sera une véritable honte pour les États-Unis », a tweeté le président, qui tire de l’arrière dans les sondages sur son rival démocrate, Joe Biden.

Et d’ajouter cette question qui a suscité la désapprobation des démocrates et des républicains : « Reporter l’élection jusqu’à ce que les gens puissent voter normalement en toute sécurité ??? »

Les experts ont vite fait savoir que le président Trump ne disposait d’aucun pouvoir lui permettant de reporter la prochaine élection présidentielle, dont la date est fixée au 3 novembre.

Selon la Constitution, seul le Congrès peut modifier la loi fédérale de 1845 en vertu de laquelle le scrutin présidentiel doit avoir lieu « le mardi suivant le premier lundi de novembre ». Une modification de cette loi pourrait en outre nécessiter l’adoption par le Sénat et la Chambre des représentants d’un amendement constitutionnel changeant la date de la fin du mandat présidentiel.

Bref, dans l’état actuel des choses, le scénario évoqué par Donald Trump est virtuellement impossible. Mais son gazouillis n’en a pas moins troublé plusieurs.

Comme les dirigeants autoritaires

« Je trouve sa déclaration horrifiante », a déclaré à La Presse James Gardner, professeur de droit à l’Université d’État de New York à Buffalo et spécialiste des lois électorales. « Le type de choses qu’il dit, ce sont celles qu’on entend de la bouche de dirigeants autoritaires autour du monde. C’est une tactique très commune parmi les dirigeants autoritaires. »

Dans une tribune publiée en fin de journée par le New York Times, Steven Calabresi, cofondateur de la Federalist Society, association de juristes conservateurs, a appelé à la destitution de Donald Trump, qualifiant son tweet d’« inconstitutionnel » et de « fascisant ».

Durant leur présidence respective, Abraham Lincoln et Franklin Roosevelt ont tous les deux été soupçonnés de vouloir prétexter un conflit militaire dans lequel leur pays était engagé pour annuler une élection présidentielle. Ils s’en sont défendus avec vigueur. « L’élection est une nécessité », a dit le 16e président avant le scrutin de 1864, tenu pendant la guerre de Sécession. « Tous ces gens n’ont pas lu la Constitution. Je l’ai lue », a dit le 32e président en parlant des colporteurs de rumeurs sur l’annulation de l’élection présidentielle de 1944, tenue durant la Seconde Guerre.

Après avoir fait allusion à ces présidents, le professeur Gardner a déclaré que « la réaction des présidents normaux face à des difficultés ou des crises a été d’exhorter les Américains à faire tout ce qui était en leur pouvoir pour atteindre un objectif commun ».

« C’est une sorte de réaction très différente », a-t-il ajouté en parlant du tweet présidentiel.

Donald Trump a publié son gazouillis quelques minutes après une chute historique du PIB américain au deuxième trimestre (- 32,9 %) attribuée à la pandémie. En fin de journée, il a de nouveau mis en doute la légitimité du vote par correspondance, tout en refusant de répondre directement à la question de savoir s’il appelait sérieusement au report du scrutin présidentiel.

« Je ne veux pas avoir à attendre trois mois et découvrir ensuite que les bulletins de vote sont tous manquants et que l’élection ne veut rien dire », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche. « C’est ce qui va arriver. »

Allégations « follement irresponsables »

Aucun républicain d’une certaine envergure n’a endossé l’idée de reporter le scrutin de novembre.

« Jamais dans l’histoire du pays, à travers les guerres, les récessions et la guerre [de Sécession], nous n’avons eu des élections fédérales qui n’aient pas été tenues à temps », a déclaré Mitch McConnell, chef de la majorité au Sénat, lors d’une interview radiophonique. « Nous trouverons un moyen de le faire à nouveau ce 3 novembre. »

Les démocrates ont attribué le tweet du président à la prise de conscience qu’il risque d’être chassé sommairement de la Maison-Blanche.

« Donald Trump est terrifié. Il sait qu’il va perdre contre Joe Biden », a tweeté la sénatrice de Californie Kamala Harris, une des colistières potentielles de l’ancien vice-président.

Mais ce tweet matinal n’a pas seulement soulevé la controverse en raison de l’hypothèse d’un report de l’élection présidentielle. Il contenait aussi des allégations sur le vote par correspondance qui sont « fausses et follement irresponsables », selon Justin Levitt, professeur de droit à l’Université Loyola Marymount et ancien responsable de la cellule électorale du département de la Justice sous Barack Obama.

« Les mesures de protection pour le vote en personne et le vote par correspondance ne sont pas parfaites, mais elles sont très bonnes. »

— Justin Levitt, en entrevue avec La Presse

Pour le vote par correspondance, elles incluent des signatures sur les enveloppes et les bulletins de vote, des code-barres et des filigranes, entre autres.

« Il est extraordinairement difficile de truquer le système dans une élection locale et virtuellement impossible de le faire dans une élection à la grandeur d’un État ou du pays. Ça prendrait un complot à une échelle inédite », a-t-il ajouté.

Justin Levitt nourrit l’espoir que le nombre d’Américains qui refuseront de croire à l’hypothèse d’un tel complot dépassera largement celui des Américains qui y adhéreront.

Obama dénonce le déploiement d’agents fédéraux

Barack Obama avait déjà abandonné à certaines occasions la réserve qu’observent normalement les anciens présidents envers leurs successeurs. Mais il n’avait jamais critiqué de façon aussi cinglante Donald Trump qu’il l’a fait jeudi lors des funérailles de John Lewis, ancien représentant démocrate de Géorgie et figure emblématique du mouvement des droits civiques. « Aujourd’hui, nous voyons de nos propres yeux des policiers s’agenouiller sur le cou des Noirs américains », a-t-il déclaré lors d’une cérémonie au cours de laquelle Bill Clinton et George W. Bush ont également pris la parole. « George Wallace est peut-être parti, mais nous pouvons voir notre gouvernement fédéral déployer des agents qui utilisent des gaz lacrymogènes et des matraques contre des manifestants pacifiques », a-t-il ajouté. George Wallace est l’ancien gouverneur raciste de l’Alabama qui a combattu les lois et les décisions de la Cour suprême mettant fin à la ségrégation raciale dans les États du sud du pays. Donald Trump a donné le feu vert au déploiement d’agents fédéraux à Portland, dans l’Oregon, et dans plusieurs autres villes américaines.

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