Chronique

Une catastrophe de dimension biblique

« Biblique, c’est de dimension biblique, tout ça », me dit Andrew Lutfy au téléphone. 

« Je suis en affaires depuis 38 ans, j’ai commencé à 18 ans, et je viens de mettre à pied temporairement des employés pour la première fois ! Jamais je n’avais fait ça. Plus que 90 % de ma main-d’œuvre. Je suis dans l’atrium, à mon siège social, et je suis tout seul. »

Il me répète encore le mot « biblique ». « Tu comprends ce que je veux dire, c’est une tragédie, c’est épique. »

Oui. Une calamité nous est tombée dessus.

Et Andrew Lutfy, propriétaire et dirigeant du groupe Dynamite, qui chapeaute la chaîne de boutiques de vêtements éponyme ainsi que Garage, une autre marque installée à travers le Canada et les États-Unis, aussi propriétaire de Carbonleo, la société qui gère le DIX30, le gars qui a ramené l’hôtel Four Seasons à Montréal et qui développe actuellement le complexe immobilier et commercial Royalmount, a mis 6000 personnes à pied.

Ses boutiques sont fermées, son siège social est vide, avec seulement les employés qui gèrent les ventes en ligne. Donc Dynamite fonctionne à 10 %. Les sept grues de Royalmount, au croisement de l’autoroute Décarie et de la 40, sont en arrêt. Les 1000 personnes, travailleurs de la construction et professionnels, œuvrant au projet sont aussi retournées à la maison. Le Four Seasons est officiellement fermé depuis mardi soir, après avoir hébergé pendant quelques jours une vingtaine de familles qui étaient soit en quarantaine, soit chassées de chez elles pour cause de quarantaine.

Donc Andrew Lutfy est au cœur de la tourmente.

Il n’en revient pas.

« Tout fonctionne selon la loi de l’offre et de la demande. Or, du jour au lendemain, la demande mondiale s’est effondrée de 80 %. C’est du jamais-vu. »

— Andrew Lutfy

Mais sa vision de l’avenir combine à la fois les mots « catastrophe » et « espoir ».

Catastrophe parce que l’homme d’affaires de 56 ans, qui a bâti son entreprise en commençant à travailler chez son beau-père à la Place Versailles dans les années 80, pense qu’une vaste part des entreprises ne se remettront tout simplement pas de la crise. 

Selon lui, entre 20 % et 30 % des commerces ne reviendront pas. « Peut-être plus. » Et dans ce qu’il appelle la vente au détail « non essentielle », il avance le chiffre de 70 % – 70 % des entreprises qui devront avoir recours à une sérieuse restructuration financière, voire faire faillite. Je le fais répéter. « Vraiment ? »

« Oui, pour les détaillants non essentiels. »

Il pense qu’il en sera ainsi à travers l’Amérique du Nord.

Quand on va sortir du tunnel, dit-il, ce qu’on va voir, c’est la réalité qu’on aurait vue, normalement, dans cinq ans au lieu de deux mois. « On fonctionne en accéléré. »

« Ce qu’on vit actuellement, c’est le tremblement de terre. Après, il va y avoir le tsunami. »

— Andrew Lutfy

Une baisse du pouvoir d’achat, d’abord.

L’assurance-emploi, rappelle-t-il, est plafonnée. Ça ne peut couvrir plus de 55 % du salaire gagné au départ par le travailleur. Chez Dynamite, il a mis sur pied un fonds de 1 million de dollars pour aider les employés pendant quatre semaines et s’assurer de couvrir jusqu’à 70 % de leur salaire. Mais de façon générale, avec toutes les mises à pied et suspensions d’activités, des millions de Québécois et de Canadiens auront vu leurs revenus baisser.

Donc la consommation ne sera plus la même. Et puis, ce qui va aussi « prendre une claque », dit-il, c’est notre confiance.

On va avoir eu tellement peur, on va avoir tellement souffert, que même avec des revenus, on ne consommera plus, on n’investira plus, on ne prendra pas de risques comme avant. 

« C’est comme quand tu découvres que l’amour de ta vie t’a trompé. Tu ne recommences pas à draguer le lendemain matin. Ça va prendre des années à ravoir confiance. »

Et tout ça va arriver à l’échelle planétaire.

La maladie aura des effets terribles dans les pays en voie de développement, qui n’ont pas les mêmes structures de santé qu’ici, mais nos difficultés économiques vont aussi leur tomber sur la tête.

Déjà, dit-il, 14 des 44 usines avec qui le groupe travaille pour la fabrication de vêtements, en Asie, ont fait faillite. « C’est ça, le tsunami après le tremblement de terre. »

Bref, son analyse est sombre.

Mais il a aussi espoir.

Car Andrew Lutfy pense que si on fait appel aux bonnes personnes, aux forces vives du monde des affaires, surtout, des « leaders, des entrepreneurs, des gens qui ont fait la preuve de leur capacité à mener des projets, des piliers », on va pouvoir commencer à reconstruire.

D’abord, comme Serge Godin, de CGI, il pense que le gouvernement pourrait commencer par subventionner les emplois des travailleurs dans les entreprises touchées, plutôt que de les envoyer à l’assurance-emploi.

En fait, dit-il, il faut créer une cellule de crise, un « war room » de chefs du monde des affaires, des gens qui ont « Montréal tatoué sur le cœur ». Et qui ont montré qu’ils peuvent être créatifs, agir, réaliser du concret. Pas juste penser et parler.

Le succès de la dernière campagne de Centraide, qu’il a coprésidée, où 60 millions ont été amassés, un nouveau record, est la preuve, selon lui, que les leaders montréalais sont capables de se mettre ensemble pour un projet commun : solidifier le filet social afin d’ancrer une société où tout le monde est interdépendant, des plus riches aux plus démunis. Tous, nous avons besoin d’un monde stable, où les emplois existent, où le plus de gens possible trouvent leur compte.

Donc il faut avancer dans ce sens, en lançant par exemple des projets porteurs, créateurs d’emplois, rapidement. Des chantiers où il ne faudra pas 12 mois pour obtenir des autorisations. « On va devoir démarrer tout de suite », dit M. Lutfy.

Il y aura de l’argent, dit-il.

Selon lui, le problème n’est pas là.

Le danger, c’est le gaspillage, mettre l’argent au mauvais endroit.

« La société va être dans le désordre le plus total », ajoute l’homme d’affaires. 

Il va falloir investir avec précision et savoir-faire et courage pour, collectivement, la remettre bien d’aplomb.

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