Société

Le cancer, vu par la patiente et son médecin

La société en général – et les médias en particulier – entretient une vision binaire du cancer. Il y a ceux qui en guérissent. Et il y a ceux qui en meurent rapidement.

Quand le cancer l’a frappée une deuxième fois, en 2018 (un ganglion cancéreux, récidive d’un mélanome traité 11 ans plus tôt), Marie-Eve Morasse était certaine d’appartenir à la deuxième catégorie. Elle avait alors 38 ans. « Quand j’ai entendu le mot “récidive”, je me voyais morte, résume la journaliste à La Presse. C’était fini. »

C’est son médecin, le chirurgien oncologue Ari Meguerditchian, qui l’a aidée à s’« extirper de la vision dichotomique du cancer ». Il lui a montré l’éventail de gris entre le blanc et le noir, entre la guérison et la mort. Et c’est cet espace que Marie-Eve Morasse et Ari Meguerditchian ont voulu aborder dans le livre La récidive, qui vient de paraître aux Éditions La Presse.

« Quand on est entre les deux, on n’a peut-être pas nécessairement envie d’en parler, parce que c’est compliqué, parce que c’est souvent émotif, souligne Marie-Eve Morasse, que nous rencontrons avec le DMeguerditchian. Je me sens la responsabilité d’en parler : voici de quoi ça peut avoir l’air, aussi, un cancer métastatique. »

« Une fois que le mot “cancer” est prononcé, il y a un avant et un après, souligne Ari Meguerditchian, chirurgien oncologue au Centre universitaire de santé McGill. Mais le après, ce n’est pas un gros trou noir. Et on n’est pas au bord du précipice. »

Des vagues

Dans le livre, construit de façon chronologique et parsemé de correspondances et d’entretiens, les textes de Marie-Eve Morasse et d’Ari Meguerditchian se croisent. La première aborde l’insoutenable attente des résultats, le quasi-soulagement du diagnostic, les rendez-vous qui s’enchaînent, les durs lendemains de l’opération. Le deuxième explique la façon d’établir un plan de match, de prendre des décisions, d’annoncer les mauvaises nouvelles, de cohabiter avec le cancer. Des thèmes comme l’identité et la mort sont aussi explorés par l’un et par l’autre.

« Je voulais aller chercher la version du médecin, comment lui vit ça, explique Marie-Eve Morasse, qui couvre le domaine de l’éducation à La Presse. C’est mon côté journaliste : ça me dérangeait de ne pas savoir ce qui se passait dans l’arrière-scène pendant que moi, je vivais tout ça. »

Le cancer crée des vagues qui affectent inévitablement un ensemble de personnes, souligne Ari Meguerditchian. Et en même temps, il faut cheminer, traiter le patient.

« Je trouvais intéressant cet enchevêtrement des choses, des évènements, des émotions, des décisions, des personnes. Ce sont deux solitudes en parallèle, mais quelque part, ça s’imbrique, ça se construit l’un sur l’autre. »

— Le Dr Ari Meguerditchian

Des chapitres ont été plus difficiles que d’autres à écrire. Ari Meguerditchian pense au tout dernier, lorsqu’il a annoncé à Marie-Eve, au début de 2021, en pleine troisième vague de COVID-19, qu’elle avait une nouvelle récidive. Ce jour-là, se souvient-il, il a accompagné Marie-Eve et le conjoint de cette dernière de sa clinique à celle de l’oncologue médical. « On s’entend qu’ils connaissent le chemin par cœur », se souvient le médecin, qui cherchait à faire quelque chose pour eux.

Pour Marie-Eve, ce sont les passages qui parlent de son chum Ernest et de sa fille Simone, 12 ans, qui ont été les plus éprouvants à mettre en mots. « Ç’est ça, l’enjeu, dit-elle, émue. Au-delà des médecins et des médicaments, c’est eux qui me gardent en vie. »

En février, Marie-Eve Morasse a entrepris un deuxième traitement d’immunothérapie, qui fonctionne très bien. Le visage de la journaliste s’illumine lorsqu’elle en parle. « Quand Ari m’a appelée l’autre jour au Festival de jazz pour me dire : “Ton scan est beau”, je me suis dit que j’allais pouvoir parler du livre à tête reposée ! », dit-elle.

« Il n’y a pas d’évidence clinique ou radiologique que Marie-Eve porte en ce moment un cancer en elle, explique Ari Meguerditchian, souriant lui aussi. On remet le compteur à zéro. » Le nouvel arsenal thérapeutique – des traitements d’immunothérapie ciblés – change la donne, dit-il. « On se rapproche de plus en plus d’une maladie chronique, où des récidives peuvent arriver, mais pour laquelle on a quelque chose d’autre à offrir qui nous permet d’aller encore un peu plus loin, encore un peu plus loin. »

Chaque fois qu’il lit un article de Marie-Eve dans La Presse, Ari Meguerditchian sourit intérieurement. Il se dit que quelque part, il a peut-être contribué à ça. Marie-Eve est toujours là, active. Vivante.

Dans l’épilogue du livre, qui a particulièrement touché son coauteur, Marie-Eve Morasse aborde cette peur et cette peine qui cohabitent avec le bonheur d’être en vie. Quand elle trouve un vêtement de sa fille dans sa commode, parce que son chum a confondu leurs vêtements, c’est signe que sa petite grandit et qu’elle est là pour la voir grandir.

« Le cancer, c’est la fin de quelque chose, mais c’est aussi quelque chose de nouveau, conclut le DMeguerditchian. Et dans ce quelque chose de nouveau, il y a beaucoup de vie. »

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