Décryptage

La dérive autoritaire du Parti républicain

New York — Il fut un temps où les politiciens américains, comme ceux de plusieurs autres pays, ne manquaient jamais une occasion de se faire photographier avec un bébé. Aujourd’hui, bon nombre d’entre eux préfèrent prendre la pose en brandissant un fusil d’assaut.

Il fut aussi un temps où les politiciens américains, comme ceux de plusieurs autres pays, ne rataient jamais une chance de voter pour la construction d’une nouvelle route ou d’un nouveau pont dans leur circonscription. Aujourd’hui, un tel vote peut leur valoir des menaces de mort.

Tout cela se déroule au sein du Parti républicain, où « une culture politique véritablement autoritaire » est en train de s’imposer et d’opérer un changement qui menace la démocratie américaine, selon Ruth Ben-Ghiat, spécialiste du fascisme italien et des autocrates.

« Il est très difficile pour les gens aux États-Unis et aussi dans des endroits comme le Canada, qui ont une longue histoire démocratique, d’imaginer que quelque chose comme ça puisse arriver ici », dit la professeure d’histoire à l’Université de New York.

« Quand on parle d’autoritarisme, quand on parle de coups d’État, on a l’impression de venir de la Lune, de dire quelque chose de bizarre. Et pourtant, c’est notre réalité, donc il y a un pont que nous devons franchir mentalement. »

— Ruth Ben-Ghiat, professeure d’histoire à l’Université de New York

Ruth Ben-Ghiat s’exprime à la fin d’une semaine où la dérive autoritaire du parti de Donald Trump a semblé s’accentuer. À deux exceptions près, les élus républicains de la Chambre des représentants ont refusé de critiquer ou de sanctionner un des leurs, Paul Gosar (Arizona), pour une vidéo d’animation où on le voit décapiter la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez (New York) et attaquer Joe Biden.

Le jour et la veille de l’acquittement de Kyle Rittenhouse, ce jeune Blanc accusé d’avoir tué deux personnes avec un AR-15, au moins deux représentants républicains, Matt Gaetz (Floride) et Madison Cawthorn (Caroline du Nord), ont par ailleurs évoqué la possibilité ou l’intention d’offrir un stage à celui qui est devenu un héros de la droite trumpiste.

« Quand pourra-t-on utiliser les armes ? »

Cawthorn fait partie de ces politiciens républicains qui aiment se faire voir avec des fusils d’assaut. Ceux-ci incluent un nombre croissant de femmes, dont la nouvelle lieutenante-gouverneure de Virginie, Winsome Sears, la représentante Lauren Boebert (Colorado) et sa collègue de Géorgie Marjorie Taylor Greene.

« Je vais faire sauter le programme socialiste des démocrates », dit Taylor Greene dans une vidéo récente avant d’ouvrir le feu avec un énorme fusil d’assaut sur une Toyota Prius ornée du mot « socialisme ».

(La même représentante a diffusé sur Twitter les numéros de téléphone de 12 de ses 13 collègues républicains qui ont voté récemment en faveur d’un projet de loi de 1200 milliards de dollars sur les infrastructures. L’un d’eux, Fred Upton (Michigan), a révélé avoir été inondé par la suite de menaces de mort.)

Bien sûr, des candidats démocrates ont également diffusé par le passé des publicités les montrant avec des armes à feu. En 2010, par exemple, le futur sénateur de Virginie-Occidentale Joe Manchin a pris pour cible le texte d’un projet de loi sur le climat avec un fusil de chasse.

Mais il se passe autre chose chez les républicains ces temps-ci. Quand ils exhibent un fusil d’assaut en public ou dans une pub, les élus ou candidats du Grand Old Party ne défendent pas seulement le droit de le posséder pour pratiquer le tir ou la chasse. Ils parlent de plus en plus souvent de la nécessité de s’en servir pour se défendre contre un gouvernement oppressif.

« Quelle est la première chose que les talibans ont faite quand Joe Biden leur a donné l’Afghanistan ? », demande Blake Masters, qui brigue un siège au Sénat des États-Unis en Arizona, dans une pub récente où il brandit un fusil semi-automatique. « Ils ont confisqué les armes des gens. Voilà comment ça fonctionne. »

Ces messages sont interprétés de façon parfois troublante par certains conservateurs. Lors d’un rassemblement récent en Idaho, l’un d’entre eux s’est avancé vers le micro pour demander quand il pourrait commencer à tuer des démocrates.

« Quand pourra-t-on utiliser les armes ? », a-t-il insisté sous les applaudissements de la foule. « Combien d’élections vont-ils voler avant que nous ne tuions ces gens ? »

La violence comme devoir moral

Ruth Ben-Ghiat estime que le triomphe de la culture politique autoritaire et l’abandon de l’État de droit représenteraient l’aboutissement d’« une très vaste campagne » menée par Fox News, le Parti républicain et leurs alliés « pour changer la façon dont les gens voient la violence », y compris l’assaut du Capitole, qu’elle considère comme une tentative de coup d’État.

« Afin d’avoir un État autoritaire dans l’Amérique du XXIsiècle, il faut avoir des gens prêts à monter à bord pour des évènements comme le 6-Janvier », dit l’auteure de Strongmen : Mussolini to the Present, un ouvrage publié l’an dernier.

« Vous devez les convaincre que la violence, loin d’être une chose négative, est en fait un devoir moral, un geste patriotique. »

— Ruth Ben-Ghiat, professeure d’histoire à l’Université de New York

Selon l’historienne, c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le refus des dirigeants républicains de condamner Paul Gosar.

« En installant cette culture politique, on ne change pas seulement les idées sur la politique, on change aussi les idées sur le comportement, affirme-t-elle. C’est progressif. C’est évolutif. Le 6-Janvier a brisé un grand nombre de tabous. Le Capitole a été attaqué. Les législateurs se sont cachés. C’était vraiment un évènement choc. Donc montrer quelqu’un se faire tuer dans une vidéo n’est qu’une étape de plus. »

Paul Gosar, Madison Cawthorn, Matt Gaetz, Marjorie Taylor Greene et Lauren Boebert pourraient être ignorés en tant qu’élus marginaux, vulgaires ou clownesques. Mais ce serait une erreur, selon Ruth Ben-Ghiat.

« Ce que nous voyons, et cela s’est produit à d’autres moments de l’histoire, du fascisme à d’autres périodes, c’est que ces personnes qui semblent marginales en viennent à incarner le courant dominant. En fait, ils siègent au Congrès. Ils font partie du courant dominant. Ce sont des législateurs. Ce n’est donc pas une perte de temps de faire des reportages sur eux. »

D’autant qu’ils ont d’excellentes chances de faire partie de la majorité de la Chambre après les élections de mi-mandat.

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