FRANCOS

Les Francos auront été inoubliables jusqu’à leur toute dernière soirée. Compte rendu.

LLA est mort, vive LLA !

Les retrouvailles du trio culte avaient inauguré les premières Francos pleine jauge depuis 2019, le 9 juin au Club Soda. Loud Lary Ajust (LLA) était aussi chargé samedi soir de boucler la boucle, au volant du dernier grand concert gratuit de ce 33e rendez-vous.

« It’s gon’ be a rage fest, pas un salon d’thé, avait averti la formation sur Instagram. Amenez tous vos amis cinglés. On veut vous voir on some crazy shit. »

La liste et l’ordre des chansons matraquées sur la grande scène – pauvres tympans – étaient à peu près un copier-coller du concert d’ouverture, payant et à guichets fermés celui-là : il s’agissait surtout de rendre grâce à Gullywood, paru il y a une décennie.

Sur la grande scène, le titre du jubilaire était mis en évidence par neuf lettres blanches géantes – en référence à un certain panneau sur le mont Lee – qui séparaient le duo de rappeurs et son concepteur rythmique, Ajust, effacé dans les hauteurs.

D’un côté, Laurent Fortier-Brassard, alias Lary Kidd, en bum : bandeau blanc Nike, veste de jeans et pantalon déposé mi-caleçon. De l’autre, Simon Cliche Trudeau, alias Loud, en athlète à l’échauffement : jogging bleu, coton ouaté gris et casquette rouge du Canadien.

Sur le ring, les échanges furent corsés. Le premier ? Agressif, imposant. Le second ? Stratège, retors. Un duel et un duo, avec la foule comme troisième pugiliste.

À peu près tous les titres de Gullywood, brûlot toxicofestif, ont traversé les haut-parleurs. Outremont, qui ouvre l’album, a conséquemment ouvert la soirée. « Quatre chiffres dans l’assistance/Le monde tassé comme des sardines/Y’a pas de places assises à soir/C’est la magie dans le crowd. » Quatre chiffres ? Plutôt « cinq », qui se dispersaient doucement jusqu’à la rue Sainte-Catherine.

La magie ? Des dizaines de projecteurs scintillants se sont excités quand le très nietzschéen Lary Kidd a sorti les vers tranchants de Candlewood Suits, écrits avec du sang de nihiliste. « Dieu est mort d’une overdose de Seroquel, baby/Dans une toge American Apparel, baby/Si j’overdose ce soir, au moins j’tais bien habillé. »

Appel à « virer fou »

Pour Gruau, le Kidd a demandé à la foule de « virer fou ». Comme c’est souvent le cas – peut-être, sauf les soirs de match du CH –, le « virage fou » du public était proportionnel à sa proximité de l’action. C’était vrai pour la houle des bassins, mais aussi pour l’enthousiasme à se joindre aux leitmotivs plébiscités par les fans. « One night only, ONO ! »

La trap de Crabes des neiges, pêchée sur Ô mon dieu (2013) tout comme No Fucking Way et la pièce-titre du EP, a généré des turbulences nouvelles.

Le passage de LLA, dissous dans la paix en 2016, permettait non seulement de voir et d’entendre un groupe culte regretté, mais aussi de mesurer la progression de deux rappeurs qui se démarquent en solo. Des images d’archives diffusées pendant le concert amplifiaient cette impression de chemin parcouru.

C’était la fête de Gullywood, mais son successeur, Blue Volvo (2014), n’a pas été mis sur une voie de garage pour autant. Mieux encore, une vraie de vraie Volvo bleue est apparue derrière les MC après Rien ne va plus, qui avait déjà soulevé une masse de bras dans les airs. « J’ai marché vers le son, blinded by the lights/Cherché la même chanson my whole damn life. » Tiens mon drink, chanson de club par excellence, a renforcé la vague.

Mais le vrai tsunami est arrivé au rappel, pendant XOXO. « Tu connais l’mode de vie/We chasing money screaming obtenir/Baby, it’s all real. »

Douce revanche que cette fin de Francos pour un disque qui, en 2015, était boudé par l’ADISQ en raison de sa trop forte concentration de franglais.

Puisque les 33es Francos étaient dédiées à Karim Ouellet, le choix d’Automne – collaboration avec le regretté chanteur de 37 ans – en guise de chant du cygne tenait de l’évidence. À la demande de Loud et Lary, des milliers de caméramans amateurs ont croqué la scène.

« Si jamais un jour j’m’en sors/J’aurais donc dû mettre un masque de r’nard/Tirer les rideaux pis dire bonsoir. »

LLA sera sans doute ravi qu’on lui laisse ces derniers mots…

Le roi, la rose et le lou(p)

Dans les annales des Francos

« On ne saura pas si on aura une autre opportunité comme ça ! », a lancé Ariane Roy. « Je suis buzzée, a renchéri Lou-Adriane Cassidy. Ostie qu’on aime ça, faire de la musique ensemble ! » Ce qui devait arriver arriva.

Ce n’est pas le temps frais et des gouttes de pluie qui allaient empêcher une reine de dominer, une rose d’éclore et un loup de hurler.

Et une foule d’assister à un spectacle qui marquera les esprits. Un spectacle qui réunissait trois des auteurs-compositeurs-interprètes les plus doués et les plus inspirés de leur génération : Ariane Roy, Thierry Larose et Lou-Adriane Cassidy.

Le titre du spectacle, Le roi, la rose et le lou(p), était un clin d’œil à deux concerts événementiels qui déclinaient le même concept, soit J’ai vu le loup, le renard, le lion, qui réunissait en 1974 Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois, ainsi que Le vent, la mer et le roc, qui mettait en vedette aux Francos trois stars de l’heure en 2003, Daniel Boucher, Éric Lapointe et Kevin Parent. Tous des hommes (dont deux dont la réputation n’est plus très enviable)…

Heureusement, (re)bienvenue en 2022, où il serait inconcevable qu’une rencontre musicale au sommet n’inclue aucune femme.

Surtout quand elles se nomment Ariane Roy et Lou-Adriane Cassidy.

Cheveux au vent et tenues à mi-chemin entre le grunge et le disco, quel look de feu et quelle présence elles avaient sur la scène de la rue Clark, alors qu’elles étaient aux côtés de leur ami et troisième tête d’affiche de la soirée, Thierry Larose, qui avait reçu au début de la soirée le prix Félix-Leclerc de la chanson.

Union de leurs talents oblige, le public n’avait que de grosses tounes à se mettre sous la dent. Le trio a lancé le bal avec Tu voulais parler d’Ariane Roy, Cantalou de Thierry Larose et Oui le serpent nous guette de Lou-Adriane Cassidy.

Nous étions dans la première rangée, et quelle fébrilité irradiait de la scène ! Les filles avaient les cheveux dans le vent, Thierry Larose fermait les yeux pour croire si tout cela était vrai.

Le tempo a ralenti quand ils ont interprété à trois voix et trois guitares ce qui est peut-être la plus belle ballade de la dernière décennie, L’île à vingt-cinq sous de Thierry Larose. Beau à pleurer.

Des amis avant tout

Amis de longue date, Ariane Roy, Thierry Larose et Lou-Adriane Cassidy partageaient déjà la scène ensemble bien avant l’idée du spectacle Le roi, la rose et le lou(p). Ils s’apprécient autant qu’ils s’admirent, ont-ils dit à la foule.

Ils sont trois instrumentistes aguerris, mais la chimie entre eux leur donnait aussi samedi soir aux Francos beaucoup d’aisance et de désinvolture comme interprètes. Il fallait voir Lou-Adriane Cassidy tout donner sur sa version très « Hole » d’Entre mes jambes.

Ou encore la voir interpréter avec Ariane Roy – elles se connaissent depuis l’âge de 9 ans – la chanson Fille à porter.

Sinon, on a encore la chair de poule en repensant au moment où Thierry Larose a donné le cue pour les premières notes de son coup de circuit pop à tout coup, Les amants de Pompéi.

Dix sur scène

Pour compléter le trio enviable de têtes d’affiche, on retrouvait sur scène Charles-Antoine Olivier et Pierre-Emmanuel Beaudoin à la batterie, Sam Beaulé à la basse, Dominique Plante à la guitare, ainsi que Vincent Gagnon et Odile Marmet-Rochefort aux claviers.

Le titre de directeur musical du spectacle revenait à celui qui collabore à la fois avec « le roi, la rose et le loup », soit Alexandre Martel (Anatole). Chapeau pour l’ensemble de son œuvre.

Le spectacle – auquel assistaient de nombreux adolescents – avait de quoi nous rassurer sur l’avenir de la chanson francophone.

Ariane Roy, Thierry Larose et Lou-Adriane Cassidy incarnent une génération de musiciens inspirés, talenteux, mais surtout décomplexés.

Pour clore le spectacle avant le rappel imprévu et improvisé (nous avons entendu au loin en partant Entre Matane et Baton Rouge d’Isabelle Boulay), le trio de la soirée avait invité Gilles Valiquette pour interpréter avec lui son grand succès La vie en rose. Une belle marque de respect pour la grande pop québécoise du passé.

Ariane Roy, Thierry Larose et Lou-Adriane Cassidy ont fait preuve à la fois de classe et d’ardeur. C’était une chance d’assister à leur spectacle qui aurait pu avoir lieu sur la grande scène et qui restera dans les annales des Francos.

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