Histoire

L'héritier Napoléon revisite son passé

Descendant de Jérôme, un des frères Bonaparte, Jean-Christophe est le prétendant à la succession impériale. Pour le prince Napoléon, 2021 est une année marathon : malgré les polémiques autour de la célébration du bicentenaire de la mort du vainqueur d’Austerlitz, plus de 250 évènements ont été organisés en France et à l’étranger. De son illustre aïeul, l’homme d’affaires de 34 ans dit avoir reçu le goût de la liberté, l’envie de modernité et l’amour de la France… même si pour l’instant il préfère vivre en Angleterre.

Bonaparte par son père, issu de Louis XIV par sa mère, la princesse Béatrice de Bourbon des Deux-Siciles, il a, comme l’Empereur, épousé une descendante des Habsbourg d’Autriche, la comtesse Olympia von Arco-Zinneberg. Et, comme lui, il ne croit qu’au mérite. Habité par la politique française et européenne, ce financier de 1,98 mètre bardé de diplômes rêve d’aller à Longwood House, sur l’île de Sainte-Hélène, où Napoléon rendit son dernier souffle.

Paris Match. Monseigneur, que représente à vos yeux le bicentenaire de la mort de Napoléon ?

Jean-Christophe Napoléon. Une page importante de notre histoire, qui doit être un moment de rassemblement et, surtout, de fierté nationale. Le hasard de la naissance me place au carrefour de ce qui a fait la richesse et la complexité de notre pays. Cette double ascendance avec des rois et des empereurs qui, avec le peuple français, ont contribué à façonner l’identité de la nation est une chance dont je suis fier mais qui ne fait que renforcer ma volonté d’engagement et de dévouement au service de la France. Quant à mon lien personnel avec les Invalides où, chaque 5 mai, est donnée une messe à la mémoire de l’Empereur, il est extrêmement fort. C’est un lieu extraordinairement riche, à la fois culturel, avec le musée de l’Armée, spirituel, avec la cathédrale et la nécropole rassemblant plusieurs membres de ma famille, solennel, avec la cour d’honneur, mais surtout un hôpital militaire de pointe.

Le souvenir de Napoléon continue de diviser les Français, notamment à cause du bilan humain de ses guerres et de sa décision de rétablir l’esclavage. Deux siècles après sa disparition, comment expliquez-vous cette véritable fièvre qu’il continue de susciter ?

Commémorer sa mort, c’est aussi rendre honneur à notre passé, à ce que nous sommes. Napoléon a commis des fautes. Il ne s’agit pas de les nier ni de les justifier, mais on peut tenter de les expliquer par les circonstances, la morale, des normes bien différentes des nôtres. Son héritage ne peut être réduit à des pages sombres sorties de leur contexte. Il est le personnage historique préféré de beaucoup de Français, et l’un des plus connus au monde, parce qu’il est le « self-made-man » par excellence. Dans son destin, chacun peut lire que tout est possible. Fils d’une petite famille nobiliaire corse, il est considéré comme le maître du monde à 34 ans ! Savez-vous qu’il y a plus de 70 000 livres écrits sur lui, soit plus d’ouvrages que de jours écoulés depuis sa mort ? Plus de films lui ont été consacrés qu’à George Washington ou Jésus-Christ !

Qu’est-ce qui, à vos yeux, constitue son héritage le plus bénéfique ?

Il a souhaité établir une synthèse entre les idées modernes de la Révolution et certaines traditions, symbolisées par la monarchie. Préserver les racines de la France tout en répondant au grand besoin de changement. Napoléon a imaginé les socles institutionnels, juridiques, administratifs, économiques, éducatifs, culturels et architecturaux sur lesquels notre démocratie s’appuie aujourd’hui. Parmi ces apports figurent le Code civil, le Code pénal, les lycées, le baccalauréat, la Cour des comptes, le Conseil d’État, le conseil des prud’hommes, les préfectures, les chambres de commerce, la Banque de France, la Légion d’honneur... Et, à Paris, le musée du Louvre, l’Arc de Triomphe, la colonne Vendôme, le numérotage des rues. Pour moi, Napoléon incarne l’idée de progrès. Les Bonaparte ont toujours été des avant-gardistes qui faisaient avancer leur époque, construisant leur vie avec une incroyable liberté. J’ai la ferme intention de poursuivre dans ce sens.

Dans son livre, La liberté Bonaparte, votre père ne se réclame aucunement du bonapartisme et considère que « la seule source de légitimité est dans le suffrage universel ». Partagez-vous sa position ou assumez-vous l’héritage dynastique ?

Louis-Napoléon Bonaparte fut le premier président de la République élu au suffrage universel. Je suis évidemment pour la démocratie, et tout engagement politique, même hypothétique, ne se ferait, bien sûr, que dans le respect le plus strict des lois de la République. Cela ne m’empêche pas de souhaiter préserver la mémoire de ma famille et entretenir l’esprit d’engagement au service de la France qui a guidé son action. J’ai toujours été fier et honoré de porter ce nom de Napoléon, mais il incite aussi les gens à vous « attendre au tournant ». J’ai voulu me construire par mon mérite, mon travail. Je ne veux vivre ni dans l’illusion ni dans le passé.

Quel est le rôle du prince Napoléon ? Êtes-vous, à proprement parler, le prétendant au trône impérial ?

Bien qu’il soit difficile de déterminer quelle peut être la place d’un prince dans la société actuelle, je pense surtout avoir un devoir de dévouement au service de notre pays. Comme mon grand-père qui, sous un nom d’emprunt, s’est battu pendant la Seconde Guerre mondiale dans la Légion étrangère afin de contourner la loi d’exil et de pouvoir rejoindre la France libre du général de Gaulle... « Je sers mais je ne prétends pas », disait-il. Moi non plus, je ne veux pas prétendre avoir plus de droits ou de privilèges que d’autres. Au contraire.

Vous avez fait de brillantes études : HEC, un MBA à Harvard… où vous n’étiez pas, d’ailleurs, le premier Bonaparte !

Effectivement, Charles Joseph Bonaparte y a étudié avant de devenir ministre de la Marine puis de la Justice, sous Theodore Roosevelt, et de créer le fameux FBI en 1908. Jérôme et Joseph Bonaparte avaient, eux aussi, vécu un temps aux États-Unis. L’Amérique n’a pas oublié ce qu’elle devait à la France et à Napoléon : l’indépendance et la Louisiane.

Vous vivez à Londres avec votre épouse – un comble pour l’héritier de l’Empereur !

C’est une mauvaise perception que l’on retrouve malheureusement des deux côtes de la Manche ! Entre Napoléon et l’Angleterre, il y avait, en fait, une forme de respect et d’admiration. D’ailleurs, après la défaite de Waterloo, il espérait y partir en exil plutôt qu’à Sainte-Hélène. Et Napoléon III, qui y a trouvé refuge en 1871 et y repose, était très proche de l’Angleterre et de la reine Victoria. Celle-ci n’avait pas oublié ce qu’il avait fait pour que la paix règne entre les deux nations. J’aime bien surprendre les Anglais en le leur rappelant. Et quand je passe à Trafalgar Square ou à la gare de Waterloo, je me dis parfois que s’ils ont tellement cherché à rabaisser l’Empereur, c’est qu’ils en ont eu peur.

Quelles sont vos activités professionnelles ?

J’ai choisi les affaires, un monde stimulant et intéressant où l’effort est récompensé. Je travaille dans le capital-investissement, dans le but de soutenir des entreprises européennes dans leur développement et leur expansion. Cela me permet également de mieux appréhender les problèmes et la complexité du monde. Bien comprise et bien pratiquée, la finance reste le facteur décisif de tout progrès économique, social et politique.

Suivez-vous la politique française ? Envisagez-vous de vous présenter à une élection ?

Je me suis toujours beaucoup intéressé à la politique, je crains même que ce soit un peu génétique ! J’étais d’ailleurs actif lorsque j’étais étudiant à Paris. Et même à Londres, grâce à l’internet, je suis de très près l’actualité et la politique françaises. Habiter à l’étranger me permet aussi de mieux comprendre les atouts et les faiblesses de la France. Je pense qu’on peut œuvrer pour son pays et prendre des responsabilités publiques sans forcément se présenter à une élection. Mon nom n’appartient à aucun parti, il appartient à la France.

En 2015, vous assistiez au bicentenaire de Waterloo, une défaite française, avec le prince de Galles, les rois de Belgique et des Pays-Bas, le duc de Wellington et le prince Blücher. Pour quelle raison ?

Pour rendre hommage à l’héroïsme des soldats morts sur le champ de bataille. Je suis un fervent européen. Je souhaitais donc, par un symbole fort, montrer que la paix et la réconciliation en Europe étaient possibles ; rappeler que cela avait commencé et devait se poursuivre. J’appartiens à une génération qui voudrait que la victoire de l’un ne soit plus la défaite de l’autre. En tant que Bonaparte, j’ai pris l’initiative d’une déclaration commune signée par les descendants des trois autres chefs d’armée de l’époque, Wellington, le prince d’Orange et Blücher. Nous avons lu ensemble, avec enthousiasme, le texte que j’avais préparé, et partagé avec le même soin ce devoir moral. Je reste persuadé que gloire et prospérité ne viennent plus des guerres, et que l’Europe, capable de réconciliation et d’union, doit devenir un acteur de progrès en faisant régner la paix chez elle et dans le monde.

Vous aviez l’intention de vous rendre à Sainte-Hélène cette année, avec votre épouse, pour y célébrer le bicentenaire de la mort de l’Empereur...

J’ai toujours voulu y aller et le bicentenaire est l’occasion parfaite. Les mesures sanitaires rendent ce voyage impossible pour le moment, mais je prévois d’y aller dès que ce sera possible. Je sais que mon grand-père a été extrêmement ému en voyant, depuis le bateau, surgir cette île perdue. Il a dû mesurer l’intensité de la solitude de Napoléon. Pour moi, Sainte-Hélène ne représente pas la fin de Napoléon mais le début de sa légende.

Un dernier mot, plus personnel : comment se passe votre vie depuis votre mariage aux Invalides en octobre 2019 ?

Nous sommes tous les jours plus proches et plus heureux. J’ai beaucoup de chance de partager ma vie avec Olympia, une femme moderne, merveilleuse, pleine de joie de vivre et d’énergie, ayant le respect de nos histoires réciproques. Nous avons également beaucoup d’intérêts communs, comme le sport, l’art, les voyages, la protection de l’environnement et la dévotion pour autrui.

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