La traversée des écrivains

Êtres et lettres nourris de Gaspésie

Qui a dit que les écrivains restaient à s’encroûter devant leur clavier ? Dix scribes sont partis tremper leur plume et leurs bottes dans ce réservoir d’inspiration infini qu’est la Gaspésie, effectuant en groupe une traversée pédestre de la région en six jours. Les récits, nouvelles ou essais qu’ils en ont tirés, teintés d’encre et de sueur, viennent d’être publiés dans La traversée des écrivains.

Les invitations de la femme de lettres Geneviève Lefebvre n’avaient trait ni à un 5 à 7 mondain ni à un lancement dans une librairie branchée. C’était un projet plus sauvage, plus exigeant, plus ambitieux : intégrer une cohorte de rédactrices et rédacteurs au sein d’une meute de randonneurs amateurs partant à la conquête des sentiers gaspésiens. Les exigences : marcher durant l’intégralité du trek, puis produire un texte, fictif ou non, cultivé au gré de la traversée. Nous étions à l’automne 2019, bien avant la saison des virus ravageurs, qui fera de la Gaspésie estivale une terre de salut pour Québécois en mal d’ailleurs.

Les volontaires – parmi lesquels Anaïs Barbeau-Lavalette, Roxanne Bouchard, Eric Dupont ou encore Marie-Ève Sévigny, pour ne citer qu’eux – ont ainsi composé, de leurs 20 pieds et 100 doigts, une « déclaration d’amour » aux lieux et à leurs habitants, témoignant de l’effet montagno-maritime sur leur humeur. Certains n’y avaient jamais mis les pieds (Katia Chapoutier), d’autres y avaient grandi (Marie-Eve Cotton), mais tous y ont récolté de la matière.

Aussi, le projet avait un autre dessein, aux dires de sa coordonnatrice ; percer le rocher stéréotypé qui se dresse, dès l’école, entre les « intellos » et les « sportifs ». « Ce sont deux mondes qu’on a tendance à mettre en contradiction. Je voyais dans ce projet une manière d’échapper aux étiquettes, comme celle de l’écrivain dans sa tour d’ivoire, et de permettre une réconciliation entre ces deux sphères qui ont beaucoup en commun », explique Geneviève Lefebvre.

Un Compostelle québécois

Plus qu’une ode chantée à la terre, l’ouvrage loue surtout le pouvoir de création tiré d’un contexte d’échanges et de rencontres, y compris avec soi-même. « Dès la fin de la première montée, je vous le promets, les masques tombent », prévient la scénariste et romancière, qui compte quatre traversées au compteur. Dès que le vent souffle et que la mer gronde, les barrières, sociales ou professionnelles, s’écaillent et cèdent. Les membres du groupe de randonneurs, issus de tous milieux, se sondent, s’écoutent, s’inspirent, se comprennent, influencés par la spontanéité des locaux, au gré de ce Compostelle québécois. Ces interactions forment le cœur de l’ouvrage, puisant dans l’immensité géographique et humaine.

« La Gaspésie, c’est le pays des géants. Rien n’y est petit ou proche, tout y est gros, énorme, la météo y est extrême. C’est un pays qui exige beaucoup, mais si on fait l’effort, il redonne au centuple », continue la coordonnatrice du projet.

Carte blanche et récits lumineux

Dans ce périple de « litté-rando-nature », tous les sentiers mènent certes à Gaspé, mais aboutissent surtout à des écrits d’une grande variété. Geneviève Lefebvre avait annoncé la couleur : « Les écrivains avaient carte blanche », fait-elle savoir. Et plutôt que de s’empêtrer dans des récits d’expérience redondants, autrices et auteurs ont diversifié les registres, naviguant entre les nouvelles de fiction (toute ressemblance avec des personnes existantes n’est pas fortuite ; Johanne Fournier faisant ainsi subtilement apparaître Claudine Roy, la grande manitou des Traversées), les essais (Anaïs Barbeau-Lavalette réfléchit brièvement sur les mutations de la langue) et les récits (on retrouve le journal de bord de Jo Ann Champagne) ; quand ces genres ne sont pas simplement métissés. « Ce n’est pas un livre journalistique ni un livre de voyage », rappelle la meneuse du projet.

Des horizons élargis qui se matérialisent même, comme par magie, grâce aux superbes photographies à très grand-angle de Charles Bilodeau et Liam Bolduc. Une occasion post-pandémique rêvée pour ne plus faire simplement le proverbial tour de la Gaspésie, mais en quitter la périphérie et y pénétrer de toute son âme, grâce à cette traversée qui mène droit au cœur ; celui des autres comme le sien.

Leur vision de la traversée

Pierre Cayouette : « Une rencontre avec soi-même et les autres »

Le journaliste, romancier et éditeur Pierre Cayouette n’en était pas à sa première traversée, l’ayant déjà réalisée en hiver pour un reportage. « Ç’a été un évènement important dans ma vie. Marcher une semaine dans le silence, entre mer et montagnes, c’est une rencontre avec soi-même où l’on pousse les limites du corps. C’est l’occasion de revenir sur sa vie, mais aussi de rencontrer des gens avec les mêmes intérêts », confie-t-il.

S’inspirant de certains participants un peu en retrait, il a composé une nouvelle mettant en scène un réviseur d’un grand journal, frustré et englué dans sa routine, venu trouver sur les sentiers gaspésiens une planche de salut. « J’ai passé beaucoup d’années dans des salles de rédaction avec des gens très cyniques. Quand je me suis retrouvé avec ces gens qui aiment la vie, le plein air et la nature, je me suis dit que c’était un peu ma gang ! », explique celui pour qui il s’agit aussi d’un retour aux sources, ses parents étant natifs de la Gaspésie. Directeur de l’édition aux Éditions La Presse, il a donné le feu vert au projet de livre, se disant fier de fédérer ce chapelet d’écrivains.

Marie-Eve Cotton : « Idéal pour la reconstruction »

Psychiatre, chroniqueuse et romancière, Marie-Eve Cotton était en terrain connu, puisqu’elle est née et a grandi en Gaspésie. En revanche, il s’agissait de sa première traversée, au gré de laquelle elle a pu renouer avec l’affabilité locale et même vivre des retrouvailles inattendues. « Les auteurs sont quand même des solitaires, je ne savais pas trop ce que l’expérience donnerait. Je pensais plus à revoir les paysages de la Gaspésie, mais finalement, la dimension humaine a été la plus nourrissante pour moi », confesse-t-elle.

Ainsi, à titre de médecin, elle a pu observer l’« effet TDLG » (Traversée de la Gaspésie). « C’est une bulle en dehors de nos vies ordinaires. On vit, mange, marche ensemble, et c’est comme si le niveau de confidence était décuplé, avec un contexte facilitant le contact humain, mais aussi favorable à la réparation », raconte-t-elle. Nombre de participants s’étant engagés dans une démarche de reconstruction personnelle, l’autrice n’a pas manqué de cueillir les fruits fragiles de femmes venues se rebâtir sur les sentiers, pour les replanter dans l’ouvrage sous forme de récits et réflexions. « C’est une façon saine de se recentrer sur soi », conclut la Gaspésienne.

La traversée des écrivains – La Gaspésie par monts et par mots

Sous la direction de Geneviève Lefebvre

Éditions La Presse

256 pages

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