Haltérophilie

Le rêve enfoui

Maude Charron, l’une des quatre haltérophiles québécoises aux Jeux olympiques de Tokyo avec Kristel Ngarlem, Rachel Leblanc-Bazinet et Tali Darsigny, s’annonce comme la digne successeure de Christine Girard et Maryse Turcotte. Portrait.

Maude Charron s’adonnait à un jeu de société avec son chum quand un texto de son cousin est arrivé, un dimanche soir de mars 2020 : « Y aura pas de Jeux olympiques, on s’en fera dans le garage à Sainte-Luce ! »

Pardon ? De quoi parle-t-il ? Elle a laissé le jeu en plan pour consulter lapresse.ca. Elle a appris avec horreur que le Canada se retirait des Jeux olympiques de Tokyo s’ils étaient disputés au courant de l’été comme prévu.

La pandémie commençait, mais Charron n’avait jamais entendu parler de cette possibilité. Dans les jours qui ont suivi, elle lisait des messages louangeurs d’athlètes canadiens sur les réseaux sociaux. Ils félicitaient le Comité olympique canadien (COC) de cette initiative. Elle était fâchée. Elle aurait aimé exprimer sa colère, mais se sentait un peu seule dans son monde.

Peu après, elle a pu communiquer son désarroi au COC. À tout le moins, on aurait pu être avertis avant, a-t-elle dit en substance. Au fil du temps, elle a compris que d’autres athlètes avaient réagi comme elle. Ce constat l’a rassurée.

Les Jeux olympiques, ce n’est pas une mince affaire pour l’haltérophile de Rimouski. Plus jeune, elle rêvait d’y aller en gymnastique. Avec le temps, elle a réalisé que cela n’arriverait pas.

« Quand tu es jeune, tu acceptes que le père Noël n’existe pas, illustre celle qui a atteint le début du niveau national. Tu comprends que tu vieillis et que des choses sont moins accessibles que d’autres. Tu acceptes ta situation et tes réalités. Ça ne m’a quand même pas empêchée d’adorer ma carrière de gymnaste. J’ai arrêté à 17 ans et j’ai adoré tous les entraînements que j’ai faits. »

Après, elle s’est lancée dans le cirque, étudiant à l’École de cirque de Québec. Spécialisée en barre russe, elle rêvait d’un contrat avec le Cirque du Soleil. Son souhait ne s’est pas matérialisé. Trahie par son corps usé, elle est rentrée après trois ans chez elle, à Rimouski, amorçant par la suite des études en techniques policières.

Loin d’être rassasiée par le sport et l’activité physique, elle a adopté le CrossFit. Elle a excellé, terminant première d’une des cinq épreuves de qualification pour les Open de l’est de l’Amérique du Nord. Première dans le monde. En trois tentatives, elle n’a cependant jamais réussi à atteindre les CrossFit Games, compétition qui fait office de championnat mondial. Troisième rêve inachevé.

Charron ne s’en doutait pas, mais son histoire d’amour avec le sport n’était pas finie.

Dans son entraînement pour le CrossFit, elle faisait de l’haltérophilie. Un jour, Serge Chrétien, un entraîneur de Sainte-Anne-des-Monts, s’est arrêté au gym CrossFit Rimouski, pour diriger une séance de son groupe en route pour les championnats provinciaux. L’ancien haltérophile a remarqué Charron, puissante malgré une technique déficiente.

Il l’a invitée à tenter sa chance aux championnats provinciaux qui avaient lieu le lendemain. « En CrossFit, tu testes toujours tes limites, explique-t-elle. Tu sors de ta zone de confort. Un jour, tu essaies de courir un marathon. L’autre jour, tu essaies de monter une montagne. Le but, c’est juste d’être le plus en santé possible. »

« J’y voyais [dans l’haltérophilie] une autre occasion de tester les limites de mon corps. J’y suis allée juste pour le fun. À partir de là, tout a décollé. »

— Maude Charron

Conseillée par Chrétien, qui vivait à deux heures de route, elle a continué l’haltérophilie, remportant deux championnats canadiens. La dernière fois, en 2016, elle a reçu sa médaille d’or de Christine Girard, la médaillée d’or olympique de 2012. Charron a été la meilleure de la compétition, toutes catégories confondues. Serge Chrétien lui a dit qu’avec du travail, elle pouvait penser aux Jeux olympiques.

Pendant longtemps, elle n’y a pas cru. Une façon de se prémunir contre les déceptions du passé. La gym. Le cirque. Le CrossFit.

« Ça m’a fait quelque chose parce que c’est quelque chose que j’avais enfoui. J’avais accepté que ce ne soit pas possible. C’est comme un deuil que j’avais fait. »

— Maude Charron

« Comme un être cher que tu as perdu et finalement, il revient. Tu ne comprends pas. Pour te protéger, tu ne veux pas l’assimiler ou l’accepter. »

À force de s’améliorer, elle a senti que son premier entraîneur n’avait pas tort. En 2017, elle a gagné une médaille d’argent à l’arraché aux Championnats du monde d’Anaheim, une première pour une Canadienne depuis l’athlète olympique Maryse Turcotte en 2003.

Le report à 2021 des Jeux olympiques, pour lesquels elle était pratiquement assurée de sa qualification, a été un choc pour Charron. À ses yeux, ce n’était qu’une « année de trop ». Pendant tout le printemps, elle se réveillait totalement démotivée. Elle regrettait d’avoir reporté son entrée à l’Institut de police de Nicolet. Elle a choisi ce futur métier pour servir sa communauté.

« C’était un peu : à quoi je sers, qu’est-ce que je fais sur cette Terre ? Il n’y avait que les travailleurs essentiels qui faisaient quelque chose. Je ne me sentais donc pas essentielle, pas utile. Pauvre athlète qui ne sert à rien ! »

« Pendant des mois, je me disais : “Mon Dieu qu’on ne sert à rien, qu’est-ce que je fais ici, pourquoi j’ai décidé de faire du sport alors qu’aujourd’hui, j’aurais pu être policière et aider ?” »

— Maude Charron

Son truc pour se remonter le moral ? Elle regardait des « vidéos drôles », des ratés qui la faisaient rire. Sur les réseaux sociaux, elle voyait des nageurs qui s’entraînaient avec des élastiques dans des piscines privées, des plongeuses qui culbutaient dans leur salon, des haltérophiles qui levaient dans des jardins.

Elle avait le garage de son père à Sainte-Luce-sur-Mer, le village à l’est de Rimouski, pour s’entraîner. Son nouveau coach à Montréal, Jean-Patrick Millette, continuait de la superviser à distance. Elle a choisi de se prendre en main.

« Il y a vraiment un matin où je me suis levée et je me suis dit : “J’ai une année de plus, je vais en profiter pour essayer des choses que je n’ai jamais essayées avant.” »

L’athlète de 28 ans s’est mise à travailler avec un kinésiologue et préparateur physique de son coin, Jean-Philippe Arsenault. En deux semaines, ses douleurs aux genoux et au dos ont disparu. Elle a également consulté de façon virtuelle la préparatrice mentale Amélie Soulard, de l’Institut national du sport du Québec.

« C’est vraiment une richesse que je suis allée chercher. J’aurais tellement dû le faire avant ! »

— Maude Charron

Sur le plateau de compétition, les résultats ont été aussi probants. Aux Championnats panaméricains de Santo Domingo, en avril, Charron a réussi sa « meilleure compétition à vie », remportant trois médailles d’or et établissant trois records continentaux chez les moins de 64 kg.

Avec un sommet personnel total de 240 kg, soit presque quatre fois son poids, la Canadienne est une sérieuse prétendante à une médaille à Tokyo. Elle le sait, mais ne veut pas trop s’emballer.

« Je ne veux pas me créer d’espoirs et en créer [pour le public]. Je ne veux pas dire à tout le monde : “C’est sûr que je fais un podium.” Tu ne sais pas. Tu peux arriver là-bas, avoir un test positif à la COVID et ne même plus pouvoir faire la compétition ! »

Toujours ce rêve enfoui. Même s’il est sur le point d’être déterré, elle attend de monter sur le plateau de compétition du Forum international de Tokyo avant de le célébrer.

« Moi, il y a 10 ans, je n’en avais pas, de rêve olympique, rappelait-elle en décembre 2019. Je n’avais pas ces ambitions-là. Juste d’être ici, OK, cool, j’en profite à fond. Je suis déjà gagnante. Mes Jeux olympiques, je les ai déjà gagnés. »

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