Élections

Un itinérant, c’est pas pesant

Maire de Québec, j’ai milité pour des causes qui n’étaient pas dans mes attributions. C’est souvent comme ça, une ville : gérer des problèmes que vous n’avez pas le pouvoir de régler.

J’y ai mis plus d’efforts sur deux d’entre elles : l’itinérance et la santé mentale. Un choix personnel.

Les itinérants de nos communautés n’ont pas de poids politique, ne sont pas pesants, c’est tellement le moins qu’on puisse dire.

Et une trop forte proportion d’itinérants a malheureusement des problèmes de santé mentale. C’est connu.

D’autres de nos concitoyens, beaucoup plus qu’on peut le penser, sont également lourdement affectés par cette maladie, mais ne sont pas itinérants, sinon dans leurs esprits.

Ces clientèles sont plutôt silencieuses, ne revendiquent pas directement aux élections, ne s’organisent pas. Elles ne font peur à aucun dirigeant politique. C’est mathématique. Une minorité, ça n’a pas droit aux premières loges.

Je ne me souviens pas d’avoir assisté à une manif importante d’itinérants, ou d’individus souffrant ou ayant souffert de problèmes de santé mentale.

Pour sa part, l’itinérant, en marge de la société, n’est pas dans le spectre de l’acceptabilité sociale, et gonfle trop souvent le surpeuplement d’un univers parallèle. Ça erre donc dans la cité, une présence qui généralement dérange la rectitude sociale.

Cette maladie est mystérieuse, débilitante, complexe à diagnostiquer et à soigner.

Entre une fracture de la jambe et un état psychotique, la tâche du système de santé est décuplée, s’agissant de soigner ce deuxième mal, par rapport au premier. Et une attelle, c’est visible…

Lorsque j’étais maire de Québec, j’étais membre d’une instance politique qu’on appelle le Caucus des maires des grandes villes canadiennes. Des maires des 20 plus grandes villes du pays qui se réunissent pour discuter et trouver des solutions à leurs problèmes communs.

Il y a quelques années, à l’initiative du collègue de Toronto, le maire John Tory, nous avons convenu, à l’unanimité, que le plus grand problème de sécurité des prochaines décennies au pays était la multiplication des problèmes de santé mentale chez nos concitoyens.

Pour nous, il était même évident que ce fléau était encore plus important, éventuellement, que le crime organisé. Plus important que les Hells, que les feu Mom Boucher et consorts. Ça vous donne une idée.

Par ailleurs, il existe les cas moins lourds de santé mentale, mais qui se multiplient, c’est aussi bien connu. Particulièrement en ces temps post-pandémiques.

Les politiciens croient trop souvent que les problèmes de santé mentale sont exagérément relayés, publiquement, par des organisations communautaires gogauches, qui doivent sûrement voter Québec solidaire, selon eux.

Pas sûr ! Le Conseil du patronat du Québec (CPQ), ça ne tire pas trop à gauche, il me semble. Et pourtant, ce problème de santé publique est devenu une de ses priorités.

Parce que plus de 55 % des employés de PME au pays vivent avec de la maladie mentale, et les gestionnaires et dirigeants sont tout autant concernés1.

J’ai toujours pensé que la santé mentale était considérée comme un produit dérivé du système global de financement des services de santé.

Comme société, nous préférons détourner les yeux de ce phénomène, à moins qu’un proche ne devienne concerné. Quand nous ne nions pas carrément son effet délétère.

Et il en va généralement ainsi des dirigeants politiques.

Je plains les ministres de la Santé, qui doivent convaincre leurs collègues, et le Conseil du trésor, de l’impératif d’augmenter considérablement les investissements en curatif de ce grand mal de notre société. Et imaginez lorsqu’ils leur jasent du préventif…

Et ils le savent, ces ministres de la Santé, qu’un jour on frappera un mur, et que nous découvrirons éventuellement que notre impassibilité aura un coût sociétal important.

Si vous n’êtes pas convaincu, il faut lire le rapport de Force jeunesse sur le sujet2 ou la chronique d’Alexandre Sirois dans La Presse du 31 août dernier3.

Peut-être qu’en l’analysant du point de vue des finances publiques, ou économique, certains se réveilleront…

La tâche est colossale, j’en conviens. Les écueils sont énormes, c’est l’évidence.

Mais avons-nous le choix ?

Dans cette campagne électorale, on nous parle du nombre de médecins, de soins dentaires, de problèmes d’urgences, etc. On en débat parce que la population en général, et celle vieillissante surtout, en fait sa préoccupation première. C’est aussi normal, parce que cette dernière clientèle vote en masse.

Oui, il y a le plan du ministre Carmant, un gars sincère et empathique. Un bienveillant. Oui, les partis ont pris des engagements, mais à la pièce. En lançant des chiffres d’investissements. Ça fait effet.

Mais, au total, on ne sent pas l’urgence nationale pour un vrai plan global, et longuement réfléchi, avec tous les investissements nécessaires concernant la santé mentale et l’itinérance. Comme dans toutes les campagnes précédentes, par ailleurs.

On ne pourra pas transporter le trop grand nombre d’itinérants sous d’autres cieux, comme le font les gouverneurs républicains fous furieux du Texas et de la Floride, qui déménagent dans d’autres États leurs trop-pleins d’immigrants, selon eux.

Je vous écris tout cela avec peu d’espoir. Ce sujet fait bâiller la population, et les politiciens l’ont bien compris. Il n’est absolument pas sexy.

J’aurai essayé.

Entre nous

Aux 82 signataires de la lettre publiée par La Presse lundi4, en réponse à ma chronique où je mentionne le travail des personnes handicapées.

Vous avez parfaitement raison. Et comme maire de Québec, j’ai contribué à financer des initiatives en ce sens.

Maintenant, quand j’ai fait le choix d’écrire publiquement, j’ai opté pour l’humour et l’ironie, en dépit du sérieux et de l’importance des sujets.

Le sens littéral ne me sied pas vraiment bien, et ça ne changera pas.

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