Bande dessinée

Ce que La Presse en pense

Staline

Bernard Swysen et Ptiluc

Dupuis

108 pages

4 étoiles

Staline et la ménagerie russe

Cette collection de la maison Dupuis, qui s’est intéressée à des personnages historiques qu’on pourrait qualifier gentiment de vilains – comme Caligula, Dracula, Attila ou Hitler – jette cette fois son dévolu sur Joseph Staline. Impossible de ne pas faire le parallèle avec le grand chef-d’œuvre d’Art Spiegelman, Maus, qui avait représenté les Juifs en souris et les nazis en chats. Swysen et Ptiluc ont eux aussi adopté la métaphore animalière, mais à grande échelle. Staline est ainsi dessiné en ours, sa mère en truie, sa femme en jument, Lénine en chat, Trotsky en coq, alouette… Mais attention, le récit de Swysen est loin d’être enfantin, encore moins approximatif. Conseillé par la professeure d’histoire de Russie Marie-Pierre Rey (qui signe la préface), le scénario de Staline est à la fois précis et riche en détails signifiants. Le tour de force tient au fait que le scénariste réussit à y insuffler un rythme et un ton qui n’ont rien de didactique.

On lit cette biographie du tyran russe, qui a confisqué les terres des paysans, instauré des camps de travail et procédé à des exécutions sommaires, avec fascination. Comment cet homme décrit comme « médiocre et peu cultivé » et aussi « dénué de compétence militaire » a-t-il pu régner en maître incontesté pendant 20 ans et se faire attribuer tous les succès qu’a pu connaître la Russie de l’époque ? La réponse tient en partie au caractère de la bête. On découvre en filigrane le côté narcissique de l’homme, sa tendance à s’approprier les faits d’armes des autres, ses habiletés mensongères et manipulatrices. Ça, et aussi le fait qu’il avait tendance à éliminer tous ses ennemis ou rivaux, et à les remplacer par des proches et des fidèles.

L’album se conclut par un court supplément baptisé La véritable histoire vraie, qui revient sur les éléments les plus importants de la vie politique de Staline. Une biographie éclairante, qui nous permet de percer les mystères d’un des régimes politiques les plus autoritaires du XXe siècle.

Contacts

Mélanie Leclerc

Éditions Mécanique générale

72 pages

4 étoiles

Raconter le père

Après avoir été publié à compte d’auteur, ce bijou d’album a trouvé un éditeur pour lui offrir une distribution digne de ce nom. La parution a eu lieu il y a un an, presque jour pour jour, et depuis, Contacts collectionne les récompenses. Récemment, l’album a remporté le prix Bédéis Causa du meilleur album de langue française publié au Québec par un auteur canadien.

L’occasion est belle d’y (re)plonger le nez, pour se baigner dans les dessins délicats à l’aquarelle et à l’encre de l’auteure, fortement inspirée – certains « cadrages » le prouvent – par ses études en cinéma.

Dans ce premier album en carrière, elle brosse le portrait de son père, le directeur photo et caméraman Martin Leclerc, qui a parcouru le monde, caméra au poing, pour l’ONF, notamment. Cet homme, plus à l’aise pour s’exprimer avec ses images qu’avec des mots, a été déterminant dans la vie de sa fille, lui transmettant sa passion sans complaisance. L’affection de la fille pour ce père parfois rugueux est manifeste. Le ton de l’album est tendre, souvent empreint d’humour et de poésie. Martin Leclerc est le fil aîné du grand Félix… Pas de doute, on sait raconter dans la famille.

— Stéphanie Morin, La Presse

La grosse laide

Marie-Noëlle Hébert

Quai No 5

104 pages

4 étoiles

Le miroir qui déforme la beauté

Voici un autre album québécois, sorti il y a quelques mois déjà, qui s’attire les honneurs. Lauréat du plus récent Prix des libraires dans la catégorie bandes dessinées québécoises, l’album La grosse laide fait l’effet d’un véritable coup de poing. Marie-Noëlle Hébert y dévoile ses pensées les plus sombres et les mots terriblement cruels qu’elle se répète inlassablement. Grosse. Conne. Vide.

Ses kilos en trop qui transforment sa vie en calvaire, les regards désapprobateurs de l’entourage, l’image corporelle complexée qui se transmet de génération en génération, la honte omniprésente, le désir de disparaître… L’auteure jette du sel sur les plaies ouvertes de bien trop de femmes dans cet album – son premier en carrière – rempli d’une rage d’exister, d’être entendue. Ici, la douceur des dessins en noir et blanc, souvent enveloppés d’un flou cotonneux, n’apaise en rien la brûlure de la lecture. Un album essentiel, qui fait mal, oui, mais qui se termine sur un rai de lumière salvateur.

— Stéphanie Morin, La Presse

Le Mur. 1 – Homo Homini Lupus

Mario Alberti

D’après l’œuvre d’Antoine Charreyron

Glénat

64 pages

3 étoiles

De l’autre côté du mur

La prémisse de cet album est aussi intéressante que l’album lui-même (certains diront peut-être même plus…). D’abord écrit pour le cinéma par Antoine Charreyron (The Prodigies), inspiré par un discours hostile de Nicolas Sarkozy, qui évoque la construction d’un mur pour empêcher l’arrivée de réfugiés en France, le film est mis sur pause, faute de financement. Le projet stagne, jusqu’à ce que, las d’attendre, Charreyron se tourne vers la bédé pour réaliser son projet. Rencontre Mario Alberti, qui adapte le scénario à son tour.

Bref, ça donne cet album dystopique qui met en scène un jeune mécano du nom de Solal, qui erre dans les ruines de sa ville avec sa petite sœur Eva, gravement malade. C’est que voyez-vous, guerres et pandémies ont tout détruit… Les deux enfants veulent donc franchir « le mur » pour aller où les gens aisés se seraient réfugiés et où ils espèrent trouver les médicaments qui pourront sauver Eva.

Le scénario est parfait, mais le rendu est rocailleux, les pages se suivent et se ressemblent, les cases hyper chargées, manquent un peu d’originalité, bref, tout n’est pas au point. On espère que le dénouement de cette histoire (dans les deux autres albums à paraître) permettra d’épurer un peu le dessin d’Alberti pour que le scénario puisse briller à sa juste valeur.

— Jean Siag, La Presse

Quatre adresses où commander des BD

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