Patinage de vitesse Canada

La DG condamnée à verser 600 000 $ à une propriétaire flouée

La directrice générale de Patinage de vitesse Canada (PVC), Susan Auch, a été condamnée par un juge manitobain à rembourser 600 000 $ à une ex-partenaire d’affaires dans un litige civil.

Dans un jugement très sévère, le juge Jeffrey Harris, de la Cour du Banc du Roi du Manitoba, a conclu que l’ex-patineuse de vitesse avait eu « une conduite s’apparentant à une fraude » dans ses relations d’affaires.

Toujours en poste, Auch fait appel et conserve l’appui du conseil d’administration de la fédération.

Rendu le 26 mai, le jugement, implacable, portait sur l’exploitation d’une carrière de calcaire, projet qui n’a pas abouti, entre 2012 et 2015.

Agente immobilière à l’époque, Auch, double médaillée olympique, tentait avec son mari, des associés et la Première Nation de Peguis de convaincre la municipalité rurale de Rosser d’autoriser l’exploitation d’une carrière de calcaire sur son territoire.

En octobre 2012, Auch, par l’entremise d’une entreprise dont elle était propriétaire, a procédé avec deux partenaires à l’achat conditionnel d’un terrain détenu par Heather Anne Stewart pour la somme de 8 millions. L’entente s’accompagnait d’un accord de prêt hypothécaire de Mme Stewart à l’entreprise nouvellement formée par Auch et ses associés.

La conclusion de la transaction était liée à l’obtention d’une autorisation d’exploitation d’une carrière de calcaire de la part de Rossland, à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Winnipeg. La société à numéros 655 était tenue d’entreprendre des actions en ce sens selon un échéancier prédéterminé.

L’affaire a traîné en longueur. Environ un an plus tard, à la suite d’interventions de Floyd Campbell, le mari de Mme Auch, des représentants de la Première Nation de Peguis se sont joints au projet. Les deux parties ont formé une coentreprise qui en est venue à une nouvelle entente d’achat pour le terrain de Mme Stewart.

À peu près à la même période, Campbell a approché Mme Stewart pour un prêt de 600 000 $ qui servirait à financer la démarche pour obtenir une approbation de la municipalité. « Bien qu’initialement très réticente », selon le jugement, la propriétaire a accepté de fournir l’argent dans l’espoir de voir la conclusion de la vente enfin se matérialiser. Un taux d’intérêt de 10 % s’appliquait après la date établie pour le remboursement du prêt.

En mars 2014, les deux associés d’Auch, Marni Larkin et Joe Leuzzi, se sont retirés de 655 moyennant une somme de 30 000 $ pour leurs parts. Auch est devenue la seule directrice et dirigeante de 655.

Un an plus tard, le projet est définitivement tombé à l’eau. Mme Stewart a remboursé les sommes avancées par les acheteurs et reçu une quittance de l’hypothèque. La société 655, celle d’Auch, n’a cependant pas acquitté le prêt de 600 000 $, d’où la poursuite civile de Mme Stewart.

« Démentis malhonnêtes »

Le juge Jeffrey Harris de la Cour du Banc du Roi du Manitoba (l’équivalent de la Cour supérieure au Québec) a donné tort sur toute la ligne à Auch et Campbell.

« Le témoignage de Campbell et Auch niant l’existence d’un prêt va à l’encontre des documents portant les signatures de Campbell et des dirigeants autorisés de 655, qui documentent sans équivoque un prêt de 600 000 $ de Stewart à 655, garanti par Campbell, Larkin et Leuzzi, a écrit le juge Harris. Leurs démentis ne sont pas crédibles et sont, en plus, malhonnêtes. »

Un peu plus loin, le juge Harris ajoute : « Outre la preuve des communications entre les avocats après coup, la seule preuve offerte par 655 était les démentis de Campbell et Auch qu’il y avait eu un prêt. À la lumière du dossier documentaire clair attestant d’un prêt, je ne crois rien de ce que Campbell et Auch disent en contradiction de Stewart. J’accepte la preuve de Stewart que le prêt portait intérêt à 10 %, comme indiqué ci-dessus. »

Le juge soutient également que Susan Auch s’est servie de l’argent du prêt pour régler « une dette personnelle ».

« Je suis convaincu que 655 a été utilisé par Auch et Holdings [son entreprise] pour faciliter une conduite inappropriée, voire frauduleuse, qui a causé une perte à Stewart. Auch, comme cerveau de Holdings, a dirigé le décaissement des fonds à des fins auxquelles les sommes n’étaient pas destinées. Il s’agit d’une conduite inappropriée qui s’apparente à la fraude. »

– Le juge Jeffrey Harris, de la Cour du Banc du Roi du Manitoba

Dans une cause séparée, mais jugée conjointement, 655 a poursuivi la Première Nation de Peguis pour « manquement à une obligation fiduciaire et rupture de contrat ». La société à numéro d’Auch a été déboutée.

En 2017, Floyd Campbell, le mari de Susan Auch impliqué dans le projet de carrière avec elle, avait par ailleurs reconnu avoir aidé à escroquer des investisseurs d’au moins 3,5 millions dans un stratagème immobilier. Inculpé de 30 chefs d’accusation de vol et de fraude, il a finalement plaidé coupable à un seul chef de vol de plus de 5000 $.

La cour criminelle de l’Alberta lui avait infligé une peine de prison de deux ans moins un jour, qu’il a pu purger dans la collectivité. L’ex-avocat avait été radié du Barreau albertain en avril 2015.

Auch était l’agente immobilière impliquée dans la vente d’une propriété dont son mari a admis avoir détourné 1,7 million des recettes pour financer ses intérêts commerciaux. L’ancienne patineuse n’a été accusée dans aucune des affaires impliquant Campbell.

En appel 

Susan Auch, qui ne fait l’objet d’aucune accusation criminelle, nie catégoriquement les conclusions de ce jugement qu’elle a porté en appel. Dans les circonstances, elle a préféré s’abstenir de commenter publiquement l’affaire. Elle a fait parvenir à La Presse les documents soutenant son appel.

Ils plaident entre autres que le juge a erré en ne considérant pas le fardeau de la preuve incombant à Mme Stewart pour démontrer l’existence d’une entente de prêt. Ils ajoutent que Mme Auch est devenue actionnaire de 655 quelques mois après la « négociation du prêt allégué et obtenu auprès de Stewart ».

Mis au fait du jugement, le conseil d’administration de PVC a réitéré sa confiance en sa plus haute dirigeante, qui occupe le poste de DG depuis 2017.

« Nous sommes conscients de la décision et de ce qu’elle dit, a indiqué le président du C.A., Blair R. Carbert. Nous avons examiné si cela avait un impact sur Patinage de vitesse Canada. Nous allons continuer à être attentifs, à surveiller et à évaluer la situation au fur et à mesure de son évolution. Mais sur la base de notre expérience avec elle et du travail qu’elle fait pour Patinage de vitesse Canada, elle a toujours notre confiance. »

M. Carbert a refusé d’indiquer si la directrice générale avait été invitée à se retirer de ses fonctions d’ici la conclusion de l’appel. « Je crois que c’est une affaire privée avec une employée », a-t-il soutenu.

Le président de PVC a vanté les qualités de la double médaillée olympique.

« Je ne sais pas si j’ai déjà rencontré quelqu’un d’autre qui est dévoué et engagé dans le sport du patinage de vitesse comme Susan. […] Le conseil continuera à assumer ses responsabilités envers l’organisation. »

– Blair R. Carbert, président du C.A. de PVC

Originaire de Winnipeg, Susan Auch a pris part à quatre éditions des Jeux olympiques (JO) en patinage de vitesse de 1992 à 2002, remportant deux médailles d’argent au 500 m. Elle a été élue pour la première fois au conseil d’administration de PVC en 2008. Devenue vice-présidente en 2014, elle a occupé le siège de présidente deux ans plus tard. En 2017, elle est passée directement de présidente à directrice générale intérimaire, une mutation qui avait fait sourciller certains observateurs de la gouvernance sportive canadienne.

Les premières années de son mandat ont été marquées par un fort roulement de personnel, tant sur la patinoire que dans les bureaux. PVC a également dû composer avec des difficultés financières qui ont soulevé les critiques d’athlètes forcés de payer certains voyages pour les compétitions.

Sur le plan sportif, les patineurs ont connu du succès, remportant neuf médailles aux derniers JO de Pékin, deux de plus qu’à PyeongChang en 2018.

À la dernière assemblée générale de PVC, à la mi-juin, à Québec, la Fédération de patinage de vitesse du Québec (FPVQ) a fait adopter un message de félicitations aux dirigeants pour avoir redressé les finances de l’organisation nationale.

« On est revenus à peu près au niveau du budget des Jeux olympiques de Vancouver de 2010 », a signalé le directeur général de la FPVQ, Robert Dubreuil, à l’origine de l’initiative.

Mis au fait du litige concernant Auch il y a une semaine ou deux, le DG s’en remet au conseil d’administration de PVC. Il prévoyait s’entretenir avec Carbert et informer la présidente de son propre C.A. « Il y a certainement des questions légitimes à se poser, mais notre réponse va venir plus tard », a-t-il fait savoir.

Le Québec compte pour près de la moitié des quelque 12 000 membres de Patinage de vitesse Canada.

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