Attentats du 13 novembre 2015 à Paris

Molenbeek aussi veut panser ses plaies

Le procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis s’est ouvert mercredi dans la capitale française. Des 20 accusés, 12 sont originaires de Bruxelles, dont 6 de Molenbeek. Ce procès ravive des souvenirs douloureux pour cette commune bruxelloise qui cherche toujours à passer à autre chose.

« Je vous promets qu’on n’a rien vu venir », se souvient d’avoir répété régulièrement Bachir M’rabet, intervenant social, assis dans son bureau du Foyer des jeunes pour l’entrevue. « Je nageais en plein surréalisme. Tout ça s’est passé sous notre nez et on n’a rien senti. [C’était] un constat d’échec terrible. »

Prise d’assaut par la presse étrangère, Molenbeek est devenue en l’espace de quelques jours, à la fin de 2015, le « berceau terroriste » de l’Europe. Un « zoo à ciel ouvert » où chacun devait se justifier de ne pas connaître les terroristes. Mais derrière les gros titres de l’époque, « qui s’est vraiment intéressé au sort de cette commune ? », demandent Ayoub Himit et Loubna El Hadri, tous deux dans la jeune vingtaine.

« Ce qui m’énerve, c’est qu’on ne voit pas la personne individuelle, mais toujours le groupe. On avait l’étiquette de Molenbeek et on marchait, comme ça, dans la rue, et on était mis dans le même sac », ajoute Loubna.

Fortement peuplée avec plus de 97 000 habitants, environ 16 000 par kilomètre carré, la commune a également un fort taux d’immigration. L’étiquette « terroriste » s’est donc ajoutée à la discrimination et au racisme préexistants envers les Molenbeekois, que ce soit pour trouver du travail, chercher un appartement ou même dans les autres quartiers.

« Une fois qu’on lit Molenbeek et qu’on voit notre tête, ça ne colle pas. On est fichés. On nous voit comme des gens pas bien, en fait. On vient de la commune, donc, logiquement, on est méchants. On va dire qu’on est des terroristes, des voleurs, quoi. On est plus des choses que des citoyens », s’attriste Ayoub.

Ostracisé depuis des décennies

Pourtant, Molenbeek n’a rien de bien différent des autres communes. Le marché du jeudi y est bien vivant, les terrasses sont remplies, et à deux pas du centre, il n’y a pas vraiment de contraste architectural majeur avec le reste de la ville.

En fait, n’importe quel visiteur peut facilement déboucher, sans l’avoir prévu, dans Molenbeek s’il ne sait pas qu’enjamber le canal de Bruxelles le propulse dans le quartier.

Cette séparation avec le cœur de Bruxelles n’est d’ailleurs pas que physique. Au fil du temps, le cœur des Belges s’est aussi séparé de Molenbeek. Si Bachir M’rabet avait, dans les années 1970, une « fréquentation saine de la population qui était équilibrée », les Belgo-Belges ont progressivement quitté la commune pendant que les vagues d’immigrants des années 1980-1990 sont venues chercher à Molenbeek un territoire connu où des compatriotes avaient défriché un brin le chemin de l’inclusion belge.

« Clairement, il y avait un regard discriminant sur la population qui vivait dans les quartiers [comme Molenbeek]. Même moi, quand j’étais plus jeune, j’avais l’impression que les gens ne voulaient pas nous côtoyer. C’était toujours l’effort dans un sens, mais jamais dans l’autre. Après, on va dire qu’on se victimise, mais il y a tout un processus, un regard qui est posé. Ce n’est pas du fantasme, ce n’est pas de la paranoïa, c’est une réalité », décrit M. M’rabet.

« Dans cette dynamique, le quartier est devenu ce qu’il est devenu, c’est-à-dire cosmopolite, avec une grande majorité de Maghrébins, d’Africains, de Polonais, de gens du voyage et d’autres encore. Et ça, je pense que dans beaucoup de partis politiques, on surfait là-dessus pour dire : voilà, on n’est plus en Belgique dans ce quartier. C’est un quartier de non-droit. »

— Bachir M’rabet

Et cette image est toujours ancrée dans la tête de Loubna, Ayoub et Bachir. Ils voient bien qu’après les réunions d’urgence post-attentats, la volonté politique s’est une nouvelle fois détournée du quartier.

« Il n’y a pas eu de suite. Voilà ce qui est arrivé. Qu’est-ce qu’on met en place pour que ça n’arrive plus jamais ? Ça, il n’y a jamais eu », relate M. M’rabet. « On ne demande pas de favoritisme. On ne demande qu’une égalité des chances. »

L’ironie aujourd’hui, c’est que ce sont les bourgeois de l’autre côté du canal – les « gens bien », comme les appellent les jeunes du quartier – qui viennent profiter des largesses de Molenbeek, à grands coups de « flips » immobiliers et de lofts dans les anciennes usines délabrées.

Les gens autrefois infréquentables passent soudainement mieux, maintenant que de nouveaux cafés huppés côtoient mosquées, « snacks » et salons de thé. Pour ce qui est de la mixité sociale, par contre, ça reste à faire.

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