Opinion

Peut-on vraiment ne pas ouvrir les camps de jour municipaux ?

C’est au cours des prochains jours que de nombreuses municipalités décideront du sort de leur programme estival de camp de jour.

Le camp de jour servant souvent de passerelle entre la fin et le début des classes, les décisions probables de réduire le nombre de places disponibles, voire d’annuler des services entiers, dicteront le rythme de vie de nombreuses familles. On tend à oublier qu’au Québec, près de 200 000 jeunes de 5 à 14 ans fréquentent les camps de jour. C’est ainsi l’été d’un jeune sur quatre qui est en jeu.

Vendredi dernier fut rendu public le Guide de relance des camps en contexte de COVID-19. Établi par des organismes spécialisés en collaboration avec la Direction de santé publique, cet ensemble de mesures balise les nouvelles procédures à respecter dans l’organisation des camps de jour. Aux règles maintenant usuelles de distanciation physique de deux mètres et de respect des mesures d’hygiène s’ajoutent de privilégier la tenue d’activités à l’extérieur et la limitation des contacts physiques dans le choix des activités.

Il en résulte une modification des ratios animateurs/jeunes, c’est-à-dire de la capacité de prise en charge des membres de l’équipe d’animation. Si jadis le ratio était d’un animateur pour 13 jeunes dans un groupe de 9 ans, il est maintenant réduit à un animateur pour 10 jeunes. Pour les jeunes de 6 ans, la Direction de santé publique recommande un animateur par groupe de cinq enfants. Cette norme était d’un animateur pour 10 enfants l’an dernier.

On parle ainsi d’une augmentation de 30 % à 50 % des ressources humaines si on veut maintenir la même capacité d’accueil.

Il en résulte également une diminution non négligeable de la capacité d’accueil des sites et d’un entretien minutieux nécessaire des installations. Ces règles ne sont pas sans rappeler celles émises lors de la reprise des activités scolaires et des défis en découlant. Distanciation physique n’étant généralement pas synonyme de camps de jour, il ne sera plus possible d’avoir autant d’enfants dans les locaux généralement utilisés pour ces activités. C’est en fait le principal défi, et même en privilégiant l’utilisation atypique des infrastructures de la communauté (les arénas pourront être mis à contribution, par exemple), il deviendra physiquement impossible d’accueillir autant de jeunes que les années précédentes.

Ces mesures, bien que nécessaires, ajoutent une pression financière sur les organisations, mais imposent également son lot de défis logistiques. Par ailleurs, certains camps dits spécialisés (sportifs, artistiques, scientifiques…) dépendront de leur capacité à s’adapter. La pratique organisée de nombreuses activités sportives ayant fait l’objet de directives ministérielles la semaine dernière, organiser un camp spécialisé en cheerleading, par exemple, impose de revoir complètement sa programmation.

Tenir les camps de jour pour acquis

La pandémie frappe probablement à un moment où les camps de jour sont plutôt tenus pour acquis. La possible difficulté de combler la demande pour le prochain été risque de forcer les décideurs à porter un regard différent sur l’un des plus vieux programmes de loisir public de la province.

Sans qu’ils souhaitent être étiquetés de cette façon, les camps de jour ont graduellement pris une place importante dans le continuum des services de garde, supérieur en nombre absolu au nombre de places en centre de la petite enfance (CPE) et en milieu familial. En fait, il est surprenant qu’un tel programme soit au cœur de l’organisation du temps et de la vie des familles et fasse couler si peu d’encre.

Pourtant, le prochain été verra surgir des versions différentes d’anciens problèmes auxquels les camps de jour ont été confrontés depuis longtemps. Les problèmes récurrents de recrutement d’animateurs ne seront qu’amplifiés avec la concurrence de la Prestation canadienne d’urgence pour les étudiants (PCUE). L’accès aux locaux scolaires pourrait être d’autant plus difficile en période de pandémie. Les nombreux enjeux liés à l’accueil d’enfants ayant des besoins particuliers ne seront qu’accrus.

Or, s’il y a un coût et des défis évidents à maintenir les programmes de camps de jour l’été prochain, il y a également un coût à les fermer. Pour certaines familles, le camp de jour assure le retour au travail des parents qui ne peuvent compter sur leurs réseaux sociaux habituels.

Tout porte à croire que les gens ne pourront pas toujours s’appuyer sur les grands-parents. Pour certains jeunes, le camp de jour permet de briser l’isolement, assure une stimulation intellectuelle, émotive et sociale et fournit un cadre pour vivre des expériences qu’il est difficile, et tout particulièrement dans le contexte actuel, de reproduire ailleurs.

S’il y a une tendance dans les municipalités à vouloir maintenir ce service devenu essentiel, l’annonce prochaine d’un nombre de places limité dans plusieurs installations forcera la population à voir d’un autre œil l’apport des camps de jour à la société québécoise. Nos estimations préliminaires sont une diminution du tiers à la moitié des places disponibles selon les milieux, avec le défi de rendre accessible ce service aux moins nantis et de résister à la tentation de refiler l’augmentation des coûts aux utilisateurs.

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