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Yves et Léa, puissance 4

Ça y est : le Canadien ne perd plus. Pendant que l’équipe montréalaise domine les Jets de Winnipeg au deuxième tour éliminatoire, Yves Boisvert et Léa Stréliski continuent leur correspondance, sur fond bleu-blanc-rouge.

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Le bébé de la voisine

Léa !

Grosse nouvelle hier dans ma rue : la voisine Alice va avoir un bébé !

Elle me l’a annoncé elle-même hier : « Quand je serai grande, je vais avoir un bébé ! »

Je ne l’avais pas vue venir du tout. Faut dire que j’étais un peu hypnotisé par ses souliers-que-quand-tu-marches-ça-fait- de-la-lumière.

Donc, la nuit, ça éclaire ? ai-je demandé.

Elle a fait oui de la tête et juste avant de se coucher, elle viendra me le prouver.

Un bébé, tu te rends compte ? OK, elle a 4 ans. Mais elle m’a expliqué qu’elle boirait plein de lait pour ça. Son frère Émile – tu sais, celui avec les bas des Oilers – a roulé des yeux : « Tu boiras même plus de lait à 25 ans ! Même Françoise [c’est leur grande sœur] a arrêté d’en boire, du lait, à 8 ans ! Le lait, c’est pas que tu dois en boire, c’est que quand t’as un bébé, t’en as dans les seins », qu’il lui a expliqué.

Et Émile d’ajouter, l’air de dire, pense à ton affaire : « ça fait super mal, accoucher ».

Je t’entends d’ici, Léa, murmurer « mansplaining ». Je parlerais plutôt de partage des connaissances.

Émile m’a confié aussi qu’une fois, ils faisaient du pédalo dans un lac super profond où tu ne voyais pas le fond, et que Françoise s’était baignée et elle avait « crié sa vie » parce qu’elle pensait avoir vu un os de poisson.

Imagine.

Et puisque tu me le demandes, mettons que les bas des Oilers d’Émile, on ne les a pas vus trop, trop depuis deux semaines…

« Je les trouve encore beaux, mais il y a des trous dedans », m’a-t-il expliqué.

Ouais, ouais…

Je dois te dire qu’il a été aperçu à l’école avec un chandail du Canadien, et le numéro 11 derrière en plus…

Il se passe quelque chose en ville, Léa. Toutes ces victoires sont en train de fabriquer de l’appartenance au Club. On va aller chercher cette génération un partisan à la fois. C’est moitié comme une tradition ancestrale, moitié comme une maladie héréditaire. Faut l’infliger aux plus jeunes.

Attends… Que dis-tu ? Ta mère vient d’Abitibi ? ? C’est maintenant que j’apprends ça ? Euh… mes deux parents aussi ! La Sarre, madame.

Une autre fois, je te raconterai comment Léonidas Boisvert a pris un train pour retrouver sa fiancée, y a rencontré ma grand-mère, et ne s’est jamais rendu à destination. Comment aussi, 60 ans plus tard, une religieuse ayant appris le nom de mon père lui a dit qu’elle avait « failli être sa sœur », ce qui avait nécessité quelques explications.

Ma mère n’a aucun intérêt pour le hockey, mais elle te dira avec fierté que Rogatien Vachon est un gars de Palmarolle (l’aréna porte son nom), Serge Savard, un gars de Landrienne, et Lise Bissonnette, une fille de Rouyn.

« Oui, M’man, je sais… »

Je dois aussi te dire à propos de Wikipédia un truc qui devra rester entre nous. Quelqu’un a écrit « né en 1963 ». Or, je suis né en 1964. Mais je ne sais pas trop quoi faire, parce que je n’ai pas encore décidé ce qui est le plus vaniteux : écrire aux gens de Wikipédia pour obtenir une correction, ou ne rien faire pour prétendre être au-dessus de ces choses sans importance ?

Alors… je fais rien.

Ce que je te dirai, par contre, c’est que toutes ces victoires nous forcent à penser un peu comme Alice, et à voir à long terme. Ça se peut qu’on étire le printemps…

Bois-tu du lait ?

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Les Winniperdre

Mon mari les appelle les Jets de Winniperdre, Yves.

C’est pas gentil, mais il faut ce qu’il faut, c’est la guerre. Je donne toujours le crédit à mon époux quand il fait des meilleures blagues que moi. De toute façon, si tu voyais la face de mes enfants, tu comprendrais qu’il est responsable de 50 % de ce que je crée de bien. Il n’écrit pas à ma place, mais je suis sûre qu’il pourrait.

C’est d’ailleurs comme ça qu’il m’a séduite. Avec sa plume. On se connaissait en 3e année du primaire. On était amoureux, mais on ne se l’était jamais dit. J’ai un vieux journal intime qui en témoignerait. À la fin de ma 3e année, en 1991, j’ai quitté Montréal pour Paris, le temps de rater la SEULE Coupe Stanley qu’on allait gagner en plusieurs décennies, puis je suis revenue en 1995.

On n’a plus jamais eu la Coupe, Casseau, Bleuet, tout le tralala, mais contre toute attente, Mark Zuckerberg a créé une patente sur laquelle, en 2007, tu pouvais voir la tronche qu’avaient maintenant tes amis du primaire. Mon futur mari s’est abonné, m’a cherchée et avec un nom comme le mien, quand il l’a tapé dans le grand ordinateur de la vie, il n’y a que ma fiche qui est sortie. « Salut Léa, je ne sais pas si tu te souviens de moi, on a dansé ensemble en 3e année et depuis, tu es mon modèle féminin. »

J’étais dubitative, disons. Célibataire depuis deux ans et demi, j’avais eu du prince mou à ma porte. Le genre de grand gaillard qui se pointe avec une armure reluisante, mais une seule pichenotte de la vie et ça se défile. Je roulais des yeux, mais tout de même, avec un air qui y croyait autant que lorsque le Canadien se met à remonter une série contre les Leafs, j’ai sauté sur la glace et j’ai patiné vers lui.

« On avait des danses en 3e année ? » C’est dans le cours de musique qu’on avait foulé le plancher ensemble. Un set carré. Hommage aux Filles de Caleb qui était à son paroxysme ? J’en sais rien, mais nos petits corps avaient grouillé deux par deux, ce qui, dans une classe où les tranchées entre filles et garçons étaient bien délimitées, était impensable.

J’ai raconté cette histoire pendant mon speech de mariage. Je pense que généralement, la mariée ne fait pas de discours, une tradition qui date de l’époque où on nous échangeait contre deux pots en terre cuite et un chameau, mais j’ai pris le micro. J’ai dit à tout le monde comment ce jour-là, en musique, j’avais failli ne pas le choisir. Non pas parce qu’il ne me plaisait pas, mais parce que la maîtresse m’avait demandé de passer en premier ! C’est moi, Yves, qui avais le choix entre tous les garçons de la classe.

Alors, bien sûr, tu le devines, le cavalier que j’élirais révèlerait forcément à tous mes camarades mon garçon préféré ! Je ne pouvais pas, Yves, c’était trop pour moi. Donc, du haut de mes 8 ans, j’avais élaboré un fin stratagème. J’allais sélectionner un garçon qui, je suis sûre, personne ne penserait qu’il est mon kick. Celui qui mâche ses effaces et les recrache dans son porte-crayons. Mon secret serait sauf ! Mais en y repensant, selon cette stratégie, je me priverais de ma seule chance de danser avec mon préféré.

Alors j’ai dit son nom. J’ai osé. Et on a dansé. Et on a ri. On s’est rappelé cette histoire en se retrouvant comme adultes et je l’ai partagée avant que l’on foule à nouveau le plancher de danse, mais cette fois-ci, à nos noces. Est-ce qu’on va gagner la Coupe ? Je n’en sais rien, mais il y a des rêves d’enfants qui se réalisent, Yves. J’en suis la preuve vivante.

P.-S. : Parlant d’enfants, tu penses que c’est le temps que Caufield marque avec ses mains potelées ou quoi ?

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