Roya Piraie

Héroïne de la révolution

Paris — Depuis six semaines, les cheveux de Roya Piraie ont un peu repoussé, mais sa peine et son courroux sont toujours aussi vifs. Diffusé sur les réseaux sociaux, le geste de cette étudiante en architecture de 25 ans est devenu le symbole du sacrifice auquel le peuple d’Iran est prêt pour recouvrer sa liberté. Obligée de fuir son pays, Roya ne compte pas se taire : « Je veux être la voix de ma mère et de tous ceux que la République islamique a réduits au silence. » De passage à Paris, à l’initiative de Justice pour les Kurdes, l’ONG créée en 2018 par Thomas S. Kaplan et Bernard-Henri Lévy, elle a raconté son histoire à Match.

Depuis le 20 septembre dernier, Roya vit en apnée. Dans le café parisien où nous la rencontrons, la frêle jeune femme de 25 ans, toute de noir vêtue, ressasse à s’en rendre malade les derniers moments partagés avec sa mère. « Je l’ai distraitement embrassée avant d’aller chez des amis sans me douter que je ne la reverrais jamais », se flagelle-t-elle.

Quatre jours après la mort de Mahsa Amini, qui a suscité le mouvement de contestation inédit qui se poursuit en Iran, Minou Majidi succombait à son tour sous les balles des policiers antiémeute à Kermanchah, dans l’ouest du pays. Cette mère de famille d’une soixantaine d’années avait dissimulé à sa fille son intention d’aller manifester, inquiète que cette dernière n’insiste pour l’accompagner. Mis dans la confidence, son mari avait tenté de l’en dissuader. « Si je n’y vais pas, qui défendra l’avenir de nos enfants ? » lui avait-elle opposé avant de quitter la maison. Peu après 20 h, elle s’écroulait au milieu de la foule.

Méthodiquement, Roya reprend le déroulé de la soirée comme pour se persuader qu’elle n’aurait rien pu faire pour en changer le cours tragique. « Quand je suis rentrée à la maison vers 23 h, j’ai constaté que maman n’était pas là. J’ai appelé toute la famille, les amis, personne ne savait où elle était. Mon père a décidé de partir faire la tournée des hôpitaux. » De retour une heure plus tard accompagné de deux tantes en pleurs, ce dernier lui a annoncé d’une voix enrouée de sanglots : « Ma fille, te voilà désormais orpheline de mère. »

Roya raconte alors être sortie pieds nus dans la rue en se frappant le visage et en s’arrachant les cheveux, hurlant que la République islamique venait d’assassiner sa mère. Des voisins l’ont ramenée de force à l’intérieur de la maison. « C’est à ce moment-là que l’enfer a véritablement commencé, murmure-t-elle. Je n’avais ni larmes ni mots, uniquement une colère sourde qui me brûlait à l’intérieur. »

Il leur faudra batailler pendant deux jours pour récupérer la dépouille de Minou. Un délai insoutenable que Roya interprète comme un ultime acte de sadisme de la part des autorités. « Ce sont des monstres qui cherchent à nous torturer par tous les moyens », lâche-t-elle. À moins que lesdites autorités, qui ont veillé à saisir les caméras de surveillance ayant filmé la scène, n’aient cherché à dissimuler leur crime… L’examen médico-légal a ainsi révélé la présence de 167 fragments de plomb dans le corps de la mère de famille.

Le jour de l’enterrement, malgré la présence de nombreux agents du régime, le recueillement cède rapidement la place à la révolte. Pendant que la foule hurle sa haine envers un régime assassin, Roya se tient à l’écart, terrassée par le chagrin. De loin, elle observe sans pouvoir les rejoindre ces centaines de femmes rassemblées autour de la sépulture de sa mère, faisant tournoyer leurs voiles aux cris de « Femmes, vie, liberté ». Elle ne sort de son état de sidération qu’au moment où le corps est mis en terre. On la verra alors se jeter dans la fosse pour l’étreindre une dernière fois, avant de se murer à nouveau dans la douleur. Jusqu’à ce geste qui a fait basculer sa vie…

Le désespoir devenu résistance

Près de deux mois après le décès de Minou, son « modèle absolu », Roya ne parvient toujours pas à expliquer ce qui l’a poussée, six jours après l’enterrement, à s’emparer d’une paire de ciseaux pour taillader sa longue chevelure. Elle parle rétrospectivement d’un « accès de désespoir incontrôlable », converti le lendemain en acte de résistance. « Comme je n’avais toujours pas la force de parler, j’ai décidé d’exprimer mon chagrin et ma colère à travers une image. »

La jeune femme pose alors devant la tombe de sa mère, la tête rasée, ses cheveux dans la main. Postée sur son compte Instagram, la photo, bouleversante, devient virale en quelques heures. Dans le monde entier, des centaines de femmes se filment à leur tour en train de se couper les cheveux en signe de solidarité. Dépassée par l’ampleur du mouvement, la famille de Roya prend rapidement la décision d’organiser sa fuite vers Téhéran. Elle reste cachée chez des amis pendant trois longues semaines avant de s’envoler pour la Turquie, poussée à l’exil comme tant d’autres. Son lieu de résidence est, depuis, tenu secret pour des raisons de sécurité.

La République islamique a maintes fois prouvé, dans le passé, sa capacité à éliminer ses détracteurs au-delà de ses frontières.

Consciente du danger, Roya tient pourtant à témoigner afin d’être, dit-elle, la « voix éteinte » de sa mère.

Vendredi dernier, la jeune femme a été reçue par le président français Emmanuel Macron avec une délégation d’opposantes iraniennes. Critiqué pour sa poignée de main échangée avec le président iranien quelques jours après la mort de Mahsa Amini, le chef de l’État a, rompant avec la neutralité diplomatique affichée jusqu’à présent, salué à l’issue de la rencontre la « révolution qu’elles sont en train de conduire ».

La peur change de camp. Les turbans valsent et les filles dansent

Roya a demandé au président français de soutenir cette révolte populaire, parvenue contre toute attente à faire vaciller un régime – celui des mollahs – dont il s’agit à présent de hâter la fin. « Tôt ou tard, il sera renversé. Nous ne retournerons jamais en arrière », affirme la jeune femme, s’accrochant à l’espoir que font naître les vidéos d’actes de désobéissance civile qui, en dépit de la censure, parviennent à émerger sur les réseaux sociaux. Ils sont chaque jour plus nombreux et plus créatifs. Ce sont ces pistes de danse improvisées dans la rue et devant des bâtiments officiels, ou le « jeu du turban », consistant à faire voler d’une pichenette ou d’une bonne claque le couvre-chef des religieux, auquel certains pensent échapper en se coiffant… d’un voile ! D’une ville à l’autre, les autorités sont quotidiennement défiées.

« Nous n’avons jamais été aussi unis »

Et si la peur était en train de changer de camp ? Taraneh Alidoosti, une des actrices les plus célèbres vivant encore en Iran, a pris le risque de poser sans voile, brandissant le slogan « Femmes, vie, liberté ». En première ligne depuis le début de la contestation, les meneuses sont progressivement rejointes par toutes les franges de la société. Dans le sillage des joueurs de l’équipe nationale de football, ceux de water-polo ont refusé de chanter l’hymne national. La chanson Barayé, symbole de la résistance, est jouée tel un classique à la guitare dans le métro de Téhéran avant d’être reprise en chœur par toute la rame – y compris par une passagère en tchador.

Dans le métro, une guitare entame Barayé, l'hymne de la résistance, et toute la rame le reprend en chœur

« Nous n’avons jamais été aussi unis, souligne Roya. Il faut maintenant que le reste du monde nous aide, qu’il isole commercialement et diplomatiquement les Gardiens de la révolution comme il l’a fait avec Poutine. » En commençant par renvoyer en Iran ceux qu’elle nomme les « aqa zadeh », ces enfants de dignitaires issus de sa génération et formés dans les meilleurs établissements occidentaux qui « profitent de la démocratie pendant que le peuple subit la violence de leurs pères ».

Contestée de toutes parts, la République islamique réplique comme elle l’a toujours fait : en accentuant la répression. Les derniers chiffres font état de plus de 300 morts (dont une cinquantaine d’enfants), 5000 blessés et 15 000 arrestations. Le sort de ces détenus suscite les plus vives inquiétudes ; sur les 290 députés composant le Parlement conservateur, 227 ont en effet exigé la peine de mort envers ceux qualifiés de « mohareb », « ennemis de Dieu ».

Ce chef d’accusation se multiplie lors des procès des protestataires, faisant craindre le pire. Le rappeur kurde Saman Yasin a ainsi été condamné à la peine capitale par le président de la 15e chambre du tribunal révolutionnaire de Téhéran, Abolqasem Salavati, surnommé « le juge de la mort » en raison du nombre d’artistes, de journalistes et d’étudiants qu’il a fait exécuter au fil des ans.

La liste de ces martyrs de la liberté ne cesse de s’allonger. Dernière en date : Yalda Aghafazli, 19 ans, arrêtée dans une rue de Téhéran le 26 octobre dernier. À peine relâchée après une dizaine de jours en détention, la jeune manifestante a choisi de mettre fin à ses jours, emportant avec elle le secret des souffrances endurées au cours de sa captivité. Passant d’un air déterminé une main sur ses cheveux courts, Roya promet : « Rien ne nous fera reculer. »

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