Essentiels

Un documentaire percutant sur les travailleurs immigrants

Des dizaines de milliers de femmes et d’hommes venus d’ailleurs cueillent les fruits et légumes qui poussent ici, font des ménages dans des institutions publiques et lavent nos parents ou nos grands-parents. Du travail indispensable pour lequel ils sont maintenus dans un statut de précarité, sinon carrément exploités. Le documentaire Essentiels met la lumière sur ces travailleurs que la société québécoise traite ni plus ni moins comme des humains jetables.

L’immigration et le sort des immigrants sont des sujets qui habitent Sonia Djelidi (Briser le code) depuis longtemps. Elle est fille d’immigrants et constate depuis longtemps un décalage entre le discours public sur l’immigration et la réalité des immigrants, qu’elle voit et a vécue.

« L’immigration, pour beaucoup de gens, ça veut dire : problèmes, menaces et disparition du français. Ce n’est jamais positif, sauf quand on sort du sac ce que j’appelle un immigrant trophée : trois ou quatre personnes qu’on nomme pour dire que tout va bien, dit-elle. Pour moi, mes amis et ma famille, l’immigration signifie sacrifices, racisme, lutte pour la dignité et travail acharné. »

Sonia Djelidi ne tourne pas sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler, mais elle pèse ses mots. Son ton est posé et direct. Comme celui d’Essentiels, le documentaire réalisé par Ky Vy Le Duc, qu’elle porte en compagnie de la journaliste Sarah Champagne et qui pose un regard dérangeant sur la situation des travailleurs immigrants au Québec.

Les conditions de travail parfois lamentables des travailleurs agricoles font les manchettes à l’occasion. La pandémie a forcé la prise de conscience du fait que les soins aux aînés reposent en grande partie sur des travailleuses issues de l’immigration. Or, Essentiels va plus loin : il décortique un système qui favorise la précarité, sinon carrément les abus envers les travailleurs étrangers temporaires.

« On ne questionne pas le rôle que jouent ces personnes dans la société ni leur état de servitude, dénonce Sonia Djelidi. C’est qui, l’immigrant parfait maintenant au Québec ? Est-ce un travailleur étranger temporaire qu’on amène, qu’on utilise et qu’on renvoie chez lui quand on n’en a plus besoin ? Comment ça se fait qu’on est rendu dans une immigration utilitaire et jetable ? »

Des drames humains

Essentiels va à la rencontre de Carole, de Rodrigo, de Patricia et d’Edyn. Chacun d’entre eux est l’un de ces travailleurs de l’ombre. Edyn, par exemple, est employé agricole temporaire depuis… 10 ans. Il cherche par divers moyens à obtenir un statut de résident permanent. Son employeur, Savoura, ne semble pas pouvoir faire grand-chose pour l’aider, même si les immigrants sont essentiels au fonctionnement de l’entreprise.

« Comme dit ma collègue Sarah Champagne : chaque fois que vous voyez un aliment du Québec, vous pouvez être sûr que c’est une main brune ou noire qui l’aura non seulement récolté, mais aussi semé et entretenu. »

— Sonia Djelidi

Carole, elle, a multiplié les boulots depuis qu’elle a dû quitter l’employeur abusif qui l’avait fait venir ici. Elle est parfois réduite à se faire embaucher par des agences informelles qui recrutent dans des stationnements du Grand Montréal de la main-d’œuvre docile et bon marché pour des employeurs peu scrupuleux.

Ainsi, c’est toute une structure – encadrée par l’État et dont l’État profite aussi – qui est décortiquée dans Essentiels. De manière éloquente. Et sensible. Chacun de ces travailleurs immigrants a une famille et une histoire. Parfois immensément triste. Edyn ne voit ses enfants que deux semaines tous les deux ans. Carole n’a pas vu les siens depuis six ans.

Derrière tout ça, il y a aussi l’hypocrisie du système et l’instrumentalisation du débat sur l’immigration.

« On doit refuser de ne parler d’immigration que d’une manière problématique, une chose qui ne sert que certains chroniqueurs et politiciens, estime Sonia Djelidi. La toxicité du discours doit cesser. »

La documentariste croit aussi qu’il faut favoriser l’accès à la résidence permanente (« d’autres pays l’ont fait », souligne-t-elle) et mettre fin aux permis de travail dits « fermés », qui empêchent un travailleur d’aller frapper à la porte d’un autre employeur si celui qui l’a fait venir ici lui impose des conditions inhumaines. « C’est ce qui rend l’exploitation possible », souligne-t-elle.

« Est-ce qu’il faut perdre l’enfance de ses enfants ? Est-ce qu’il faut perdre une jambe ? On a vu des gens qui ont eu des accidents de travail, dit Sonia Djelidi. Est-ce qu’il faut perdre sa dignité ? Qu’est-ce qu’il faut perdre pour mériter le droit de rester au Québec ? »

Mercredi, 20 h, à Télé-Québec

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