BeReal ou la glorification de l’ennui

Si l’on peut dire que les plateformes sociales ont eu de bons jours, c’est lorsque les gens s’inscrivaient encore pour voir si leurs amis étaient là et pour comprendre pourquoi – ces premiers moments où leur potentiel était ressenti, mais pas encore décrit. C’est ce qui se passe aujourd’hui sur BeReal, une nouvelle application où les gens publient des photos pour leurs amis, avec quelques nouveautés cruciales.

Une fois par jour, à une heure imprévisible, BeReal informe les utilisateurs qu’ils ont deux minutes pour publier une paire de photos, une de chaque appareil photo du téléphone, prises simultanément. La seule façon de voir ce que d’autres personnes ont publié ce jour-là est de partager vos photos. Vous pouvez publier après la fin du délai de deux minutes, mais tous vos amis seront informés de votre retard ; vous pouvez reprendre la photo du jour, mais vos amis le sauront aussi. Vos amis peuvent répondre à vos publications par un « RealMoji », c’est-à-dire une réaction en égoportrait, visible par toutes vos contacts. Toutes les photos disparaissent le jour suivant.

D’autres plateformes expérimentent la ludification manipulatrice. BeReal est un jeu. Bien que ses règles soient simples – publier, maintenant –, le message est ambivalent. Ne soyez pas trop dur avec vous-même, publiez ce que vous voulez, suggère-t-il, l’horloge tourne. Et ensuite, en chuchotant : n’essayez pas d’en faire trop. (BeReal n’a pas répondu aux demandes de commentaires par courriel ou sur Twitter).

En conséquence, le flux typique de BeReal comprend des photos prises en classe, au travail, en conduisant ou en se préparant à aller au lit. Il y a beaucoup de gens qui font des grimaces drôles ou ennuyeuses en faisant des activités amusantes ou ennuyeuses. C’est agréable ! Ou du moins pas misérable, ce qui vaut beaucoup de nos jours.

Pour l’instant, BeReal ressemble plus à une activité de groupe qu’à une plateforme sociale à part entière, une diversion à faible enjeu qui, malgré ses exigences directes, ne demande pas grand-chose.

Il s’agit d’une pause sociale programmée au hasard dans votre journée, mais aussi dans vos autres flux, où le défilement et la publication de messages sont passés du statut de loisir à celui de travail, voire pire, comme l’a rapporté l’année dernière le Wall Street Journal dans un article sur les conséquences d’Instagram sur la santé mentale des adolescents.

L’un des fondateurs de la société BeReal est un ancien employé de GoPro, et BeReal présente son expérience comme un retour à l’authenticité, mais, du moins pour l’auteur de ces lignes, l’expérience peut sembler plus vaporeuse et nostalgique, comme une reproduction de l’expérience de l’adhésion à l’un des réseaux sociaux dominants lorsqu’ils ressemblaient encore à des jouets. Regardez, voilà mes amis, c’est plutôt amusant, nous faisons cette chose spécifique ensemble. Qu’est-ce qui pourrait mal tourner ?

Publier comme s’il n’y avait pas de lendemain

BeReal, qui est établie à Paris, a été fondée en 2020 et, en avril dernier, l’application du même nom avait été installée environ 7,41 millions de fois, selon Apptopia, une société d’analyse. L’application a fait l’objet d’une couverture médiatique au cours des derniers mois dans les journaux étudiants, qui ont noté son utilisation agressive par des ambassadeurs rémunérés sur le campus ; en mars, Bloomberg a rapporté que l’application était « tendance dans les universités ».

La société a levé environ 30 millions de dollars de fonds de capital-risque l’année dernière, selon Pitchbook, et un rapport récent d’Insider a déclaré que le prochain tour de financement devrait être beaucoup plus important.

« Publier sur Instagram de nos jours, il y a un tel processus », a déclaré Brenden Koo, étudiant de premier cycle à Stanford. Ses parents le suivent sur Snapchat qui, selon lui, a « atteint son apogée ». Il a rejoint BeReal en décembre après en avoir entendu parler par un ami. Il apprécie le fait que ce soit temporaire, peu contraignant et « situationnel ». Il s’agit moins d’un remplacement de quelque chose d’autre que d’une activité extrascolaire sur les médias sociaux.

« Même les étudiants trouvent que c’est un peu kitsch », a déclaré Koo, 21 ans.

Sa camarade de classe Oriana Riley, 19 ans, est d’accord pour dire que l’application lui demande moins que les autres.

« Je pense que l’aspect “une fois par jour” de BeReal donne l’impression d’être beaucoup plus sain que d’autres médias sociaux. On a l’impression d’être moins piégé que dans les autres médias sociaux. »

– Oriana Riley, utilisatrice de BeReal

Le confort des amis proches

BeReal n’est absolument pas un projet anti-médias sociaux – c’est une application sociale commerciale de partage de photos qui tente de gagner une masse critique d’utilisateurs dans un paradigme largement familier. La plupart des applications s’attendent à ce que les utilisateurs génèrent des revenus à terme, par l’entremise de la publicité, du commerce et d’autres formes d’engagement.

BeReal est actuellement dépourvue de publicité, et ses conditions d’utilisation interdisent aux utilisateurs de publier leurs propres photos. Mais il s’agit d’une jeune pousse, qui a obtenu des fonds auprès de certaines des entreprises qui ont investi il y a plus de 10 ans dans Facebook et Instagram – une autre plateforme qui a exploité la nostalgie de la photographie, mais en offrant aux utilisateurs des filtres photographiques de type cinématographique au lieu de les supprimer.

Ce que BeReal offre aujourd’hui est une version fraîche d’une expérience qui a été souillée ou usée ailleurs. Mais la plupart des applications sociales veulent être le prochain gros truc, pas un hommage au dernier. La nouvelle application confortable qu’Oriana Riley décrit comme l’aidant à se sentir « proche de ses amis » est le prochain espoir de ses investisseurs pour un gros salaire.

Ce texte a été originalement publié dans The New York Times

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