Bouleversements dans le marché de l’emploi

La crise de la COVID-19 aura transformé plus d’un marché, et celui de l’emploi n’y fait pas exception. Au cœur de la métropole, les gros comme les petits joueurs de tous les secteurs d’activités devront moduler leurs attentes les uns envers les autres pour se redresser.

« Tout bouleversement social amène des gains pour certains et des pertes pour d’autres », affirme Mircea Vultur, chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS). « On va assister à la destruction créatrice, c’est-à-dire que beaucoup d’emplois dans certains domaines seront détruits, alors que d’autres seront créés », poursuit-il.

La pénurie de main-d’œuvre qui faisait rage au Québec a été secouée par la pandémie, et tandis que certaines entreprises ont pu tirer leur épingle du jeu en recrutant des chômeurs, d’autres ont perdu des plumes. On pense notamment aux secteurs culturels, touristiques et de la restauration, durement touchés par la crise économique.

À contrario, les entreprises liées au domaine des nouvelles technologies connaissent un développement florissant. Au centre du cyclone, les travailleurs dits « essentiels » qui, eux, espèrent pouvoir profiter du tremplin que leur a offert la pandémie. « La crise sanitaire a amené une revalorisation de la hiérarchie sociale de certains postes : du préposé aux bénéficiaires au commis d’épicerie, on reconnaît collectivement le besoin de moduler les salaires en fonction de la contribution sociale des métiers », indique Mircea Vultur.

Humain avant tout

Pour plusieurs travailleurs, la pandémie aura été l’occasion de réfléchir à leurs objectifs professionnels. « Le taux de roulement au Québec est de deux années pour un emploi. Et il faut savoir que l’indice d’insatisfaction est élevé », relate Bourama Keita, conseiller en emploi au Carrefour jeunesse-emploi Montréal Centre-Ville. Cette mouvance constante, déjà amorcée en amont de la crise, semble se déployer davantage à l’heure de la relance économique.

Alors que certains ont aimé goûter à une conciliation travail-famille plus souple, d’autres ont senti un manque d’accompagnement de la part de leur employeur, les poussant à vouloir aller voir ailleurs. Mais le nerf de la guerre, c’est le télétravail, une tendance qui, aux dires d’Elisabeth Starenkyj, associée principale chez La tête chercheuse, deviendra un incontournable pour les candidats à l’emploi. « J’aurais de la difficulté à envisager qu’un employeur s’imagine que toutes ses ressources reviennent à 100 % en permanence. Le télétravail et la conciliation travail-famille, ce n’est plus un caprice d’employé, c’est maintenant devenu une réalité », martèle-t-elle, ajoutant que la pandémie aura changé la perception des gestionnaires les plus réfractaires.

La formule du futur, c’est peut-être cet hybride, entre quelques jours à la maison et quelques jours au bureau. Le bureau, donc, deviendrait cet espace où il est possible de (réellement) collaborer, d’échanger et de travailler cette énergie de groupe qui fait prospérer les entreprises. « On a besoin de ce moment où les individus peuvent se faire remarquer, développer leur leadership, leur capacité d’écoute », poursuit Mme Starenkyj, qui ne prédit pas la mort de l’espace de travail tel qu’on le connaît. Repenser le bureau pour donner envie aux employés d’y être, c’est aussi ça, le défi des gestionnaires.

La force du numérique

Les employeurs, eux, seront à la recherche de nouvelles compétences : la polyvalence, la curiosité, l’adaptabilité et la créativité, notamment, deviendront de véritables moteurs de succès. « Les jeunes seront appelés à changer de métier et de champ de compétences deux à trois fois au cours de leur carrière dans l’économie du futur », indique Mircea Vultur. « Tant que tu auras cette capacité de te renouveler, tu seras gagnant dans le marché du travail », résume le sociologue. Elisabeth Starenkyj abonde en ce sens : « Un poste avec une seule fonction, ça n’existe plus », déclare-t-elle.

Et ces nouvelles compétences que recherchent les dirigeants, elles sont, on le devine, presque systématiquement numériques. Car il est vrai que la pandémie a démontré toute la force de la communication en ligne et des technologies de l’information, maintenant indispensables, même aux entités qui ont le plus tardé à les adopter. « L’innovation technologique a donné un facteur de subsistance aux entreprises. En 1960 ou en 1980, cette crise aurait été un cataclysme généralisé », analyse M. Vultur.

Mais ce virage à distance a un coût, et il réside dans ce développement de l’autonomie des employés. Car il faut fournir les outils, la confiance et surtout la formation à ses employés pour que le travail à la maison se fasse bien. « Qui dit télétravail dit développement de compétences. On a cette forte image que tous les jeunes sont connectés, mais ce n’est pas nécessairement vrai », remarque Bourama Keita.

Malheureusement, tout porte à croire que les jeunes, et particulièrement les jeunes femmes, feront les frais de cette crise économique. Pour les finissants qui doivent se démarquer dans un marché ultracompétitif au cours de la première année suivant l’obtention de leur diplôme, la tâche s’annonce difficile. « Il faut penser à eux, il faut que le gouvernement soit plus attentif à eux pour faciliter leur intégration dans le marché de l’emploi », estime M. Keita.

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