Le 50e anniversaire de La nuit de la poésie

La magie du verbe et du cinéma

C’est le cinéma qui a créé La nuit de la poésie il y a 50 ans, le 27 mars 1970. L’idée de feu  Jean-Claude Labrecque et de Jean-Pierre Masse était simplement de réunir des poètes et de les filmer. Petite histoire d’une grande fête du cinéma « direct » au service d’un art nécessaire. 

Le coréalisateur de La nuit de la poésie, Jean-Pierre Masse, avoue humblement que le film est un « assemblage reflétant ce qu’on aimait en poésie ». Le long métrage a fait des petits, les cinéastes ayant aussi réalisé des Nuits en 1980 et en 1991, et aura été amplement diffusé dans les écoles, souhait premier des réalisateurs. 

« Notre film est plus ou moins une anthologie, résume Jean-Pierre Masse. C’est une dramatisation de ce qui s’est passé. Le film commence avec l’orchestre L’Infonie, mais ils sont arrivés à minuit sur scène. On a les grands moments, mais la nuit ne s’est pas déroulée de cette façon. »

Comme le mentionnait la récente exposition L’envers de La nuit à l’Université de Montréal, seulement le tiers de la soixantaine de poètes qui liront le 27 mars 1970 ont été retenus au montage. 

En deux heures, le film ne pouvait guère faire plus, surtout dans le contexte de la petite salle du Gesù où se déroulait l’événement. D’ailleurs, les lectures de Nicole Brossard, Gaston Miron et Gatien Lapointe ont dû être tournées par la suite dans les studios de l’ONF en raison de problèmes d’image et de son. 

« Jean-Claude et moi, honnêtement, nous nous attendions à 200 personnes. Il en est venu 5000. On était débordés. J’avais peur que le feu prenne. Les gens étaient entassés partout, dans les allées, même sur la scène. »

— Jean-Pierre Masse

La soirée avait commencé avec les jeunes poètes, surnommés « la gang du carré Saint-Louis », qui ne voulaient pas être acoquinés avec les « vieux » de l’Hexagone. L’un d’eux, Michel van Schendel, lira d’ailleurs un manifeste dénonçant la tenue de La nuit

« Et le premier qui a osé monter sur scène après lui et avant tous les autres poètes a été Alfred Pellan, raconte Jean-Pierre Masse. Rien de moins. Dans le film Chronique de La nuit de la poésie 70, on le voit en photo avec Gaston Miron. » 

Notre chantre national et l’écrivain Claude Haeffly avaient eu carte blanche pour choisir les poètes devant performer durant La nuit. Mais le film était l’affaire de Labrecque et Masse avec leurs quatre caméras 16 mm. Enfin, de l’ONF et de Jacques Godbout aussi, à l’époque.

« La raison pour laquelle on a tourné au Gesù en mars, rappelle M. Masse, c’est que Jacques Godbout disposait d’un budget de 60 000 $ à être dépensé avant le 1er avril, sinon le montant retournait au gouvernement. L’année précédente à la bibliothèque Saint-Sulpice, Jean-Claude avait assisté à une semaine organisée par Miron et Haeffly, incluant un poète et un chansonnier chaque soir. L’idée vient de là. » 

« Personne n’en voulait »

Or, après le tournage de 1970, et juste avant les événements d’Octobre, faut-il rappeler, le film est resté sur les tablettes pendant un an en raison des prises de position politiques des poètes dans le film. 

« Plutôt que d’avoir du trouble sur la place publique, nos boss se sont dit qu’il fallait laisser mourir le film de sa belle mort. Personne n’en voulait. Un an après, ce qui nous a sauvés, c’est Roland Smith, qui a ramassé des films orphelins comme La nuit et celui sur Le grand cirque ordinaire de Roger Frappier pour les présenter. Ç’a été l’explosion. Dans toute l’histoire de l’ONF, on m’a dit que c’est le film qui a été le plus distribué. » 

Même si les cinéastes avaient laissé tomber au montage les scènes où les poètes mentionnaient le FLQ, l’une des présentations qui faisaient tiquer la direction de l’ONF était celle de Speak White de Michèle Lalonde, qui avait aussi écrit Panneau réclame, lu par Michel Garneau, Michèle Rossignol et elle-même au début du film. Jean-Pierre Masse rappelle que la poète ne voulait pas réciter Speak White, écrit en 1968, lors de La nuit

« On tenait mordicus à ce qu’elle soit dans le film avec Claude Gauvreau. Jean-Claude, qui était voisin de Mme Lalonde, la connaissait bien et l’a convaincue en lui expliquant que la formule voulait que les poètes lisent leurs textes. Il a ajouté : “Dis-le donc, on va l’enregistrer et tu n’auras plus besoin de le redire.” C’est fait avec une présence et une puissance incroyables. » 

Le cinéma direct ou vérité, comme disent les Français, relève du réel. Rien de plus faux, comme on le voit. Il faut voir et revoir les films des Nuits de la poésie, aussi bien que leurs compléments, Chronique de La nuit de la poésie

Dans les Archives de l’âme (2001), un film de Carl Leblanc et de Luc Cyr, « on a tout le contexte de La nuit de la poésie et c’est très bien fait », souligne Jean-Pierre Masse. Malheureusement, ce documentaire n’est pas en ligne en ce moment. Pas plus que le film La nuit de la poésie 1991, toujours de Labrecque et Masse, mais non de l’ONF. 

L’aventure de Jean-Pierre Masse avec la poésie s’est poursuivie cette année aux Rendez-vous Québec cinéma, où il vient de présenter Chronique de la Nuit 1991. « Au-delà de nous, La nuit de la poésie est un événement important. Jean-Claude et moi, on n’a pas écrit une seule ligne et on n’a pas donné d’indications sur la lecture des poèmes. On a été des témoins privilégiés en essayant d’être attentifs à tout ce qui s’est passé durant cette fameuse nuit-là. La poésie a changé le cinéma et on a rendu service à la poésie. C’est la magie du verbe et du cinéma », conclut-il.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.