DE L’ORANGE DANS UNE MER ROUGE

Depuis l’arrivée de Justin Trudeau au pouvoir en 2015, toute la province de Terre-Neuve-et-Labrador est représentée par les libéraux. Toute ? Non ! En 2019, la circonscription de St. John’s-Est a viré à l’orange en élisant le très populaire Jack Harris. La néo-démocrate Mary Shortall réussira-t-elle à conserver ce siège ? Son adversaire libérale Joanne Thompson pourra-t-elle le redonner aux libéraux ? Gros plan sur une course serrée. Un dossier d’Ariane Krol

La bataille de St. John’s-Est

St. John’s — Le chemin pour conquérir St. John’s-Est est à l’image de la topographie des rues de la vieille ville : escarpé.

Présidente de la Newfoundland and Labrador Federation of Labour durant près de huit ans, Mary Shortall représentait jusqu’à tout récemment plus de 70 000 syndiqués. Elle est une figure en vue. Mais jamais autant que celui auquel elle tente de succéder, le très aimé Jack Harris, qui avait fait carrière comme député et chef du parti néo-démocrate provincial avant de se faire élire au fédéral.

« Je ne tiens rien pour acquis », nous a assuré Mme Shortall.

En ce lundi frisquet de la fête du Travail, elle sonnait aux portes de la rue Livingstone, dans un quartier mixte où se côtoient étudiants, artistes, professionnels et locataires de logements subventionnés. Les petites maisons habillées de bardeaux colorés, si jolies sur les photos de la capitale, révèlent, quand on s’en approche, des degrés d’amour variables, les plus pimpantes voisinant avec d’autres qui paraissent désertées.

La première à ouvrir sa porte est Kery Lee Sheppard, qui a emménagé il y a moins de deux semaines en provenance de… Vaudreuil-Dorion. « Vous n’êtes définitivement pas Sean ou Justin », blague le député provincial néo-démocrate James Dinn, venu appuyer Mme Shortall.

L’histoire se répétera à plusieurs adresses, avec un étudiant fraîchement débarqué, un Ontarien à la veille de repartir ou une porte écaillée obstinément close.

Mais Mme Sheppard, elle, s’intéresse à sa circonscription. Originaire de Lewisporte, à quatre heures de route au nord de St. John’s, elle renoue avec la province qu’elle a quittée il y a 30 ans. « Je vais faire ma recherche », promet-elle.

L’auteure Lisa Moore, dont plusieurs romans ont été traduits aux Éditions du Boréal, habite quelques portes plus loin. Ici, l’affaire est entendue : elle vote toujours NPD.

« J’espère un gouvernement minoritaire afin qu’on puisse avoir des débats et du contrôle. »

— Lisa Moore, résidante de St. John’s-Est

De l’autre côté de la rue, Anthony Butt jure qu’il n’y est pour rien dans la couleur des bardeaux de son logement, d’un orange éclatant. « Je voulais voter par anticipation, mais je ne savais pas comment », dit-il. Mme Shortall s’empresse de le lui expliquer. Son équipe fera le suivi, car chaque vote compte.

Mme Shortall l’admet : dans cette province où l’activité pétrolière et gazière a fourni jusqu’à 10 % des emplois, le fait que son chef veuille éliminer les subventions au secteur pétrolier lui vaut parfois des questions. « Les gens ont vraiment peur de perdre leur boulot », dit celle qui comptait des syndiqués de l’industrie parmi ses membres. « Les fonds fédéraux devraient plutôt servir à investir dans les travailleurs et dans une transition juste. »

« Il est temps de travailler ensemble »

St. John’s-Est est une courtepointe de milieux de vie très différents recouvrant une partie du centre-ville, plusieurs quartiers de banlieue, des villages de carte postale, comme Flatrock, et des communautés de pêcheurs comme Quidi Vidi ou Portugal Cove-St. Philip’s.

L’équipe de la candidate libérale Joanne Thompson nous a donné rendez-vous sur Mountbatten Drive, près de Logy Bay Road, dans un quartier aisé de belles maisons unifamiliales entourées d’arbres matures. Mais en ce jeudi de la rentrée, beaucoup de stationnements sont vides. Mme Thompson laisse plus de dépliants dans les boîtes aux lettres qu’elle n’en remet en mains propres.

Krista Mahoney, croisée dans la rue avec son petit Miles qui a fêté son premier anniversaire la veille, n’en aura pas besoin.

« Je vais voter libéral », nous dit-elle spontanément. « C’est beaucoup plus en accord avec mes valeurs », précise la jeune mère en évoquant « les points de vue sur l’environnement des libéraux » et l’entente de places de garde à 10 $ par jour, que Justin Trudeau a conclue avec sa province peu avant de déclencher les élections.

La partie n’est pas gagnée pour autant.

Barbara, une résidante de St. John’s-Est croisée la veille, avait voté « pour Justin » en 2019, mais ignore qui elle appuiera cette fois. Elle se décidera « dans les prochains jours, selon ce [qu’elle voit] aux nouvelles ». Sur quels enjeux ? « De toute évidence, les personnes âgées ! », pouffe la dame de 79 ans. « Et comment on va s’occuper de l’environnement : il doit y avoir moyen de faire les choses sans faire de dégâts. »

Mme Thompson, une ancienne infirmière, est copropriétaire d’une bijouterie familiale. Et ces quatre dernières années, elle a surtout dirigé le centre de santé communautaire The Gathering Place, destiné aux démunis. Un profil social avantageux pour gagner une circonscription néo-démocrate ? La candidate libérale s’en défend.

« J’ai une feuille de route attestant de ma capacité à avoir une vision, à faire des changements significatifs par la collaboration et à rassembler divers groupes. »

— Joanne Thompson, candidate libérale dans St. John’s-Est

Et dans cette province où le premier ministre libéral, Andrew Furey, a publiquement appuyé Justin Trudeau, elle trouve que St. John’s-Est aurait avantage à passer de l’orange au rouge. « Nous avons une occasion avec un gouvernement fédéral qui a soutenu la province de façon incroyable, alors il est temps de travailler ensemble. »

Le reste de la province en rouge

Quant aux six autres sièges de la province, il semble évident qu’ils vont demeurer libéraux, estime le professeur Alex Marland, du département de science politique de la Memorial University of Newfoundland (MUN).

« Le seul siège en jeu est celui que Jack Harris a libéré, et ce sera une chaude lutte entre le NPD et les libéraux. »

Et les conservateurs ? « Je ne les vois pas comme un facteur dans Terre-Neuve-et-Labrador. » Dans St. John’s-Est, « ils sont arrivés lointains troisièmes aux deux dernières élections ».

Lorsque le libéral Nick Whalen l’a emporté par une mince marge sur le néo-démocrate Jack Harris en 2015 (46,7 % contre 45,3 %), la conservatrice Deanne Stapleton n’a récolté que 6,5 % des voix. Le conservateur Joedy Wall a fait mieux en 2019 (18,1 %), mais c’était loin derrière Harris (46,9 %), qui avait pris une solide revanche sur Whalen (33,2 %).

Cette fois, c’est Glenn Etchegary qui défend les couleurs des conservateurs dans la circonscription. Nouvellement retraité, il était, jusqu’en janvier dernier, vice-président aux opérations d’Oceanex, une grande société de transport maritime et routier qui dessert l’île de Terre-Neuve et le Labrador. Quel pourcentage des voix réussira-t-il à livrer aux conservateurs ? Pour lui aussi, la pente s’annonce rude à remonter.

Au-delà du décor

St. John’s — Lorsque les politiciens fédéraux viennent faire une annonce à Terre-Neuve, c’est souvent Quidi Vidi, un village de pêcheurs à moins de 10 minutes du centre-ville de St. John’s, qu’ils utilisent comme toile de fond. Incursion dans ce joli décor au sein de la très convoitée circonscription de St. John’s-Est.

« C’est ici, ils amènent l’électricité par cette porte de côté », nous dit Melissa Tarrant en montrant le quai du Quidi Vidi Village Plantation, un incubateur d’entreprises d’artisanat dont elle est la coordonnatrice.

Le grand bâtiment jaune, arrêt obligé des touristes venus visiter cette communauté établie au XVIIsiècle, est très prisé des politiciens.

Son quai, où les habitants venaient auparavant vider leurs poissons, offre deux vues pittoresques. À gauche, de petits bateaux de pêcheurs. À droite, l’ancienne usine de poisson reconvertie en microbrasserie.

Justin Trudeau a choisi la gauche lorsqu’il est venu présenter sa candidate dans St. John’s-Est, Joanne Thompson, le 23 août.

« Je suis passé à côté », raconte Ben, serveur à la Quidi Vidi Brewery, qui travaillait ce jour-là. « Il y avait une manifestation antimasque, genre cinq personnes, c’était très, très petit ! »

Jagmeet Singh, lui, a choisi le décor de droite pour donner un aperçu de sa plateforme électorale peu avant le déclenchement de la campagne.

Et Erin O’Toole ? Non, pas Erin O’Toole. En juillet, le chef du Parti conservateur s’est plutôt arrêté au centre-ville de St. John’s.

Et lorsqu’il s’est adressé aux Terre-Neuviens durant la campagne, il l’a fait de Corner Brook, dans le nord-ouest de l’île. Un choix « un peu étrange », juge le politologue Alex Marland, professeur à la Memorial University of Newfoundland. « S’il y a un siège qu’ils auraient des chances de gagner, ce serait plutôt dans la circonscription d’Avalon, où le NPD n’est pas très fort. »

M. OToole a peut-être évité la capitale parce que les conservateurs ont réalisé qu’il n’y avait pas de siège à leur portée, avance-t-il. « Pourquoi aller à St. John’s quand la conversation aurait porté sur le fait qu’ils n’allaient assurément pas gagner ? »

« Tout sauf les conservateurs »

Après n’avoir emporté qu’un seul des sept sièges de la province en 2011, les conservateurs ont été rayés de la carte en 2015, lorsque les libéraux ont raflé toutes les Maritimes.

« Il y a encore beaucoup de colère envers les conservateurs », souligne M. Marland en rappelant le « tout sauf les conservateurs » de l’ex-premier ministre terre-neuvien Dany Williams. Le bouillant politicien n’avait pas digéré la formule de péréquation imposée par Stephen Harper, qui a privé sa province de paiements pour cause de revenus pétroliers.

Ce désamour est encore palpable. « Certainement pas conservateur ! », répondent souvent des électeurs quand on leur demande pour qui ils voteront lundi prochain.

« Je vais voter libéral parce que je ne peux pas voter pour ce type conservateur ! », nous a lancé Gail, une retraitée de Quidi Vidi croisée près du port mercredi dernier.

« Je n’aime pas ses lois sur les armes à feu. »

— Gail, retraitée de Quidi Vidi, à propos d’Erin O’Toole

La résidante de Terre-Neuve s’inquiète aussi pour les droits des gais et des femmes.

Son amie Florence, de la circonscription voisine de St. John’s-Sud–Mount Pearl, ne redonnera pas son appui au député libéral sortant Seamus O’Reagan. Elle en veut au gouvernement Trudeau d’avoir réservé son chèque de 500 $ aux retraités d’au moins 75 ans. « Que vous ayez 65 ou 75 ans, vous avez les mêmes dépenses ! », s’indigne la dame de 74 ans.

M. O’Reagan, qui était ministre des Ressources naturelles au déclenchement des élections, pourra cependant compter sur la voix de Danielle, qui faisait du tourisme local avec sa mère. « J’ai l’impression que sa relation avec Justin Trudeau nous met en meilleure position pour obtenir du financement », dit-elle en évoquant les soins de santé et les travaux routiers.

Sa mère, qui habite Arnold’s Cove, à une heure et demie de la capitale, avoue ignorer le nom de sa circonscription et des candidats. « Tout ce que je connais, c’est le député libéral, car je vais voter libéral », dit-elle en riant. Le député sortant Churence Rogers pourra donc compter sur la voix de Winnie pour garder Bonavista-Burin-Trinity dans le giron des libéraux.

« Beaucoup d’électeurs ne prendront pas leur décision en fonction du candidat, mais du parti qu’ils voudraient voir au gouvernement. »

— Alex Marland, professeur à la Memorial University of Newfoundland

Mais pour Donald, un retraité de St. John’s-Est venu profiter de la terrasse de la microbrasserie Quidi Vidi, c’est une candidate locale qui a fait pencher la balance.

Il avait toujours soutenu le néo-démocrate Jack Harris, mais la libérale Joanne Thompson l’a convaincu de changer de camp. « Elle a fait du bon boulot dans le domaine social, elle est brillante et a les idées claires », s’enthousiasme-t-il.

Rouge ou orangé ? Il faudra patienter encore une semaine pour savoir de quelle couleur la majorité des électeurs de St. John’s-Est auront choisi de repeindre leur circonscription.

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