Grande entrevue

Bob Hartley à la conquête du Kremlin

Le cliché est hautement évocateur.

On y voit le héros de l’histoire, modeste employé d’une usine de pare-brise à l’époque à Hawkesbury, soulever la Coupe Gagarine devant le Kremlin, après avoir conquis le monde du hockey russe, 20 ans après sa Coupe Stanley avec l’Avalanche, 25 ans après sa Coupe Calder dans la Ligue américaine, 9 ans après la conquête de la Coupe Suisse avec les Lions de Zurich.

Bob Hartley était tout feu tout flamme, quelques jours après le triomphe de l’Avangard d’Omsk, en finale du Championnat de la KHL contre le CSKA Moscou, l’équipe la plus titrée de Russie.

« On a battu les Yankees de New York en Séries mondiales ou le Canadien de Montréal dans les années 1970 », lance-t-il dans un entretien privé par FaceTime.

L’Avangard n’avait pas l’équipe la plus talentueuse, mais les joueurs se sont sacrifiés pour la cause collective.

« Quand je suis rentré tantôt dans le vestiaire, les gars prenaient leur douche après trois jours de party. Les bleus que ces gars-là ont sur le corps, les mains cassées, les doigts cassés, c’est absolument incroyable. On bloquait entre 30 et 40 tirs par match. »

— Bob Hartley

À quelques minutes de la fin du sixième match, remporté 1-0 par Omsk, l’Avangard a dû se défendre à trois contre cinq en raison de deux punitions successives.

« Pour la première fois de ma vie, j’ai vu des gars prier sur le banc. C’est très religieux ici. Ils avaient les deux mains collées comme nous autres quand on allait faire notre première communion. Il y en a d’autres qui “kickaient” dans les bandes quand on bloquait des tirs, c’était magique. J’ai gagné sept championnats, ils ont tous une saveur différente, mais c’est incroyable, ce que ces gars-là m’ont fait vivre. »

L’ancien coach de l’Avalanche, des Thrashers et des Flames ne boit pas d’alcool. « J’ai pris deux gorgées de champagne. J’ai fêté au Coke Zéro. »

Vendredi matin, il a décidé sur un coup de tête, avec son éternel complice Jacques Cloutier et les autres entraîneurs de l’équipe, de se rendre au Kremlin avec la Coupe Gagarine pour immortaliser l’évènement.

« Le Kremlin, avec sa basilique, c’est magique pour moi. Je rêve d’y aller depuis que je suis tout petit gars. Je suis rentré dans mon bureau pendant que les gars célébraient et j’ai dit à Jacques : “Qui t’aurait dit il y a 3 ans, 10 ans, 20 ans, qu’on serait ensemble en Russie et qu’on gagnerait la Coupe Gagarine ? La seule façon d’immortaliser ça, c’est d’aller au Kremlin. C’est là que ça se passe !” »

N’entre cependant pas au Kremlin qui veut. « C’est évidemment la sécurité à 100 % et on n’était pas annoncés, raconte Hartley. On ne s’était pas encore stationnés que trois chars de police nous encerclaient. C’est là que j’ai compris que ça aurait pris des arrangements ! Mais je suis sorti et quelques policiers m’ont reconnu. Puis quand j’ai sorti la Coupe Gagarine, les portes du Kremlin se sont ouvertes. D’après moi, si Vladimir Poutine était au Kremlin, on s’en allait déjeuner avec lui… »

Hartley et son petit groupe ont semé la frénésie sur la place Rouge.

« Les gens couraient après nous autres pour prendre des photos. C’est aujourd’hui que j’ai réalisé qu’on avait gagné la Coupe. »

— Bob Hartley

Au cours de son long parcours, Hartley, 60 ans, a toujours su défier les obstacles, que ça soit les blessures, les abandons, les formations plus faibles. Il a réussi à mener les Flames de Calgary en deuxième ronde des séries en 2015 avec une bande de jeunots. Il a été le seul entraîneur de l’histoire des Thrashers d’Atlanta à permettre à ce faible club de l’expansion de se qualifier en séries éliminatoires.

Par un heureux hasard, il retrouvait son pilier des Thrashers, Ilya Kovalchuk, l’hiver passé. Mais Hartley jouait sans six réguliers, dont son meilleur défenseur, Alexei Emelin, victime d’une défaillance du foie.

« Dans le dernier match, j’avais six joueurs dans ma formation qui n’auraient pas joué en temps normal, dit-il. On avait 15 nouveaux joueurs au camp d’entraînement. Quinze. Et on a changé de directeur général. Chaque série, c’est du Réjean Tremblay, c’est du Lance et compte. »

Hartley a déjà quitté Moscou au moment où vous lisez ces lignes. Il part pour la Lettonie afin de réaliser un autre mandat. Il est encore sous contrat pour un an à Omsk. Mais la Russie est bien loin de l’Amérique du Nord.

« Je dois entrer en cure de réhabilitation du coaching, mais il faut que je trouve la place, lance-t-il en riant. Mais j’ai vu Pierre Lacroix tomber, Jocelyn Morissette, beaucoup de mes chums aussi, j’ai parlé à ma femme, à mes enfants, à mes petits-enfants par FaceTime chaque jour, mais ça n’est peut-être pas le rôle d’un papy. Je suis en fin de parcours, c’est certain. À quoi va ressembler le reste de la fin de parcours ? Je ne le sais pas, mais il n’en reste pas long, c’est sûr. »

Écouterait-il une offre de la LNH ? « Je n’ai jamais été un opportuniste. Je n’ai jamais cherché pour un job. Je suis un privilégié de la vie. Je suis né sous une bonne étoile. Il me reste un an de contrat ici et je n’ai pas de bonis personnels ni de clause échappatoire. Il me restait un an avec les Lions de Zurich, Calgary et Zurich se sont arrangés. »

Son fils spirituel à Montréal…

Ceux qui le voient rêver d’un poste avec le Canadien le connaissent mal. Et surtout, ils connaissent mal le lien qui l’unit à Dominique Ducharme…

« Ce que je déplore dans notre business, c’est qu’il y a des gens qui veulent le job d’un autre. Je n’ai jamais voulu un job. Moi, j’ai rempli des chaises vides. Pendant qu’il y a quelqu’un en place, c’est mesquin, c’est méchant, je ne suis pas capable de vivre comme ça… »

— Bob Hartley

Hartley a connu l’actuel entraîneur du Canadien alors que celui-ci avait seulement 17 ans. Ducharme avait quitté Joliette pour se joindre aux Hawks d’Hawkesbury, de la Ligue Centrale junior, dirigés par Hartley.

« Dominique Ducharme, c’est mon deuxième p’tit gars. Je suis allé le chercher avec les Régents de Laval-Laurentides-Lanaudière pour jouer à Hawkesbury avec moi. Je l’ai mis en pension chez mon voisin. Je faisais une patinoire extérieure pour Steve et Christine, mes deux enfants, et il venait jouer au hockey en bottines avec Steve, qui avait 5 ans, et moi. J’ai tenté de le convaincre de me rejoindre chez le Titan de Laval, mais je n’ai pas été assez bon vendeur… »

Après avoir amassé 140 points en 55 matchs avec les Hawks, Ducharme est parti pour l’Université du Vermont, où allaient suivre Martin St-Louis et Eric Perrin deux ans plus tard.

« Quand j’ai eu le poste dans la Ligue américaine à Cornwall, il était dans la East Coast, je l’ai ramené pour quelques matchs, nous sommes toujours restés proches. »

Quand Dominique Ducharme s’est lancé dans le coaching, avec l’Action de Joliette, il a fait appel comme gardien à… Steve Hartley. Quand Joliette s’est retrouvé à la Coupe RBC, Ducharme a fait appel à Bob Hartley, dont la saison avec les Thrashers d’Atlanta venait de prendre fin.

« Il m’a donné le mandat d’être le secrétaire de route des chambres, des restaurants, raconte Hartley. Ma femme et moi, on coupait les petites oranges pour les joueurs à 6 h du matin. On a créé un environnement de la NHL pour les petits gars de l’Action. On a organisé des visites aux matchs des Blue Jays pendant le tournoi. »

Quand Dominique Ducharme est devenu entraîneur des Mooseheads d’Halifax, dans la LHJMQ, il a embauché Steve Hartley comme adjoint. Ils ont gagné la Coupe Memorial ensemble. Steve Hartley l’a suivi à Drummondville.

« Aujourd’hui, Dominique Ducharme est le parrain de la fille de Steve, Sophia, âgée d’un an et demi. Je communique souvent avec Dominique, je l’aime beaucoup. Il va avoir une très grande carrière, c’est toute une tête de hockey. Il a fait ses classes. Je souhaite de tout mon cœur qu’il réussisse. »

Après la Coupe Stanley à Denver, la Coupe Calder à Hershey, la Coupe du président à Laval, la Coupe suisse à Zurich, la Coupe Gagarine à Moscou, ne serait-ce pas un rêve de le voir remporter un jour la Coupe Stanley à Montréal derrière le banc en compagnie de son fils spirituel Dominique Ducharme ?

Hartley n’a pas eu à répondre à cette question hypothétique. Il doit d’abord répondre aux centaines d’appels, de textos et de courriels reçus.

Et ici, à Montréal, on a bien le droit de rêver à ce scénario hollywoodien, non ?

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.