46e Festival international du film de Toronto

Oscars en vue

Toronto — Quelque 30 fois dans son histoire, le lauréat du Prix du public du Festival international du film de Toronto (TIFF) s’est retrouvé parmi les finalistes des Oscars. Cette fois-ci ne risque pas de faire exception. Belfast, le film le plus autobiographique de Kenneth Branagh, génère quantité de rumeurs favorables depuis sa première mondiale au Festival de Telluride, la semaine dernière. Et il semble être l’un des favoris des festivaliers du TIFF (où sa première avait été annoncée).

Ce n’est pas étonnant. Cet hommage en noir et blanc à la ville où Branagh est né – qui sera inévitablement comparé au Roma d’Alfonso Cuaron – a tout pour plaire aux cinéphiles. C’est un récit d’apprentissage attendrissant, à la fois drôle et émouvant, qui multiplie les références cinématographiques.

Campé en 1969 dans la capitale de l’Irlande du Nord, à l’époque où Kenneth Branagh y a passé les premières années de son enfance, Belfast a comme toile de fond le début des « Troubles », les violences entre protestants et catholiques qui ont fait 3500 victimes en trois décennies et poussé à l’exil bien des familles. Celle de l’auteur-cinéaste a quitté Belfast pour Londres, ce à quoi songe aussi celle du jeune Buddy (Jude Hill), 9 ans, personnage principal de ce drame familial lumineux et nostalgique.

Le film est en quelque sorte raconté à travers le regard candide de ce jeune protagoniste, projeté dès la première scène au cœur de la violence, mais qui contemple simultanément ses premiers émois amoureux et le premier voyage de l’homme sur la Lune.

Lorsque ses parents se disputent, ce qui est fréquent, Buddy trouve du réconfort auprès de ses grands-parents, un papy ex-minier au regard de philosophe (Ciarán Hinds) et une mamie (Judi Dench) pour qui le protestantisme reste le principal guide.

La religion, constate le père de Buddy (Jamie Dornan), endetté et contraint d’aller travailler en Angleterre chaque semaine, loin de sa famille, sème la zizanie dans ce quartier autrefois paisible, où il a vécu toute sa vie. Lui veut quitter cette guerre civile qui éclate, mais sa femme (Caitriona Balfe), non. Elle craint de ne pas être comprise, d’être méprisée pour son accent et sa culture, ailleurs au Royaume-Uni.

« J’ai commencé à écrire ce film le 23 mars [2020], mais il était en moi depuis longtemps. Le confinement nous a appris, qu’on le veuille ou non, à apprécier les choses simples qui nous sont précieuses », a déclaré Kenneth Branagh après la présentation gala de son film, et juste avant d’éclater en sanglots. Belfast est de nouveau dans la tourmente de violences entre républicains catholiques et unionistes protestants depuis le Brexit, alors qu’une relative paix régnait entre les belligérants depuis des années.

« Le confinement m’a rappelé comment la vie paisible des gens peut basculer du jour au lendemain, sans que l’on sache pour combien de temps. C’est ce que ma famille a vécu il y a 50 ans », a expliqué lundi en conférence de presse Branagh, qui vient lui-même d’une famille protestante et a grandi comme ses personnages dans un quartier où les catholiques étaient principalement la cible des attaques.

« J’ai quitté Belfast à 19 ans, a de son côté fait remarquer Jamie Dornan, révélé par le film 50 Shades of Grey. C’était devenu normal d’avoir peur des bombes le week-end lorsqu’on allait rencontrer des amis en ville. Avec le recul, ça nous paraît complètement fou ! » L’acteur écrivait lui aussi un scénario de film autour de sa ville natale – où sa famille habite toujours – lorsque Kenneth Branagh a pris contact avec lui. L’acteur shakespearien et cinéaste de Henry V et de Thor dédie son film « à ceux qui sont restés, à ceux qui sont partis et à ceux que nous avons perdus ». « Les Irlandais sont faits pour s’exiler, dit une amie de la famille de Buddy. Sinon, le reste du monde n’aurait pas de pubs ! »

S’il a créé une œuvre aux indéniables qualités – avec beaucoup d’amour et de traits d’humour –, Kenneth Branagh propose une vision lisse, sans aspérités, et sans aucun doute idéalisée d’une période trouble.

Le conflit – familial, religieux, politique – reste au cœur de son récit, mais ses images sont léchées, on ne croit pas que ce quartier reconstitué est réellement habité, et même la révolte des manifestants semble trop esthétisée.

Belfast, qui doit prendre l’affiche le 12 novembre, en perd en force de frappe. Même si on en sort le sourire aux lèvres, l’une des nombreuses mélodies guillerettes de Van Morrison (né à Belfast lui aussi) et de très belles images en tête.

La religion-spectacle

Un autre film qui traite de religion et qui alimente les rumeurs d’Oscars – surtout pour le jeu et la transformation physique de Jessica Chastain –, The Eyes of Tammy Faye, de Michael Showalter, a été présenté en première mondiale à Toronto.

Jessica Chastain y incarne l’extravagante télévangéliste Tammy Faye Bakker, de son ascension à une vie de star médiatique multimillionnaire jusqu’à sa chute brutale après la condamnation à la prison pour fraude de son mari Jim Bakker (Andrew Garfield). Elle est devenue, beaucoup en raison de son exubérance, de ses tenues clinquantes, de son maquillage permanent, de ses faux ongles et de ses faux cils, la cible de toutes les railleries lorsque son mari a été emprisonné.

Inspiré d’un documentaire sur la vie de Tammy Faye Bakker, morte en 2007, le film de Michael Showalter a été produit par Jessica Chastain, qui porte le projet depuis 10 ans. Et on sent chez elle, à la fois dans son interprétation et dans ses déclarations médiatiques, son empathie et sa compassion pour ce personnage controversé. Une femme croyante, convaincue par l’hypothèse de son mari voulant que le capitalisme soit soluble dans le christianisme et que Dieu lui-même ait voulu qu’ils soient riches.

« Elle n’a jamais été accusée ou condamnée pour aucun crime, a rappelé la comédienne lors d’une rencontre de presse le week-end dernier. Son mari l’a été. Mais la société décide souvent, pour une raison ou une autre, que les femmes sont coupables des crimes de leurs maris. Elle a été étiquetée. Les gens la jugeaient sur son maquillage, pas sur ses actions. Elle allait à la télévision et disait qu’il fallait enlacer les sidatiques. Que comme parents, nous devions aimer nos enfants, peu importe qui ils sont. »

Que savait Tammy Faye des agissements de son mari ? Le film, comme Jessica Chastain, donne le bénéfice du doute à l’animatrice et chanteuse. Peut-être trop. On s’en tient à laisser entendre qu’elle s’est laissé guider, aveuglément, par sa foi. The Eyes of Tammy Faye reste un portrait divertissant d’une époque fascinante, celle de la montée en puissance de la religion-spectacle et des prédicateurs-vedettes à la télévision, dans la quasi-théocratie que souhaitent pour les États-Unis certains évangélistes ultraconservateurs.

La prestation remarquable de Jessica Chastain, qui joue à merveille la candeur, la cupidité, mais aussi la lucidité de cette femme plus complexe qu’on pourrait croire au premier coup d’œil, vaut à elle seule le détour.

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