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Les drag queens montent au front

Kiara et Rita Baga sont plus visibles que jamais cet été. En plus d’utiliser leurs tribunes pour rappeler l’histoire politisée des drag queens en plein mois de la Fierté, les deux Montréalaises prendront part à la première édition de Canada’s Drag Race, l’adaptation de la célèbre émission RuPaul’s Drag Race, diffusée sur Crave Canada et OutTV dès le 2 juillet.

En apprenant qu’elle faisait partie des 12 Canadiennes sélectionnées, Kiara a été renversée. « C’est quelque chose de très gros, dit-elle. Je sais que ma vie va changer à partir de la diffusion [de l’émission]. Dans le monde de la drag, les gens connaissent Mado Lamothe au Québec et sûrement Rita Baga, mais peu d’émissions parlent de nous. Ça nous met sur une plateforme grand public. »

De son côté, Rita Baga était en état de choc. « Je n’arrivais pas à y croire. Je m’étais dit qu’en tant que francophone qui auditionne pour une émission en anglais [la téléréalité est aussi offerte avec sous-titres en français sur Crave], je ne serais sûrement pas prise. C’est un rêve de faire cette émission-là ! J’ai regardé toutes les saisons américaines plusieurs fois ! »

Même si RuPaul n’anime pas Canada’s Drag Race, le format original est respecté. Les drag queens doivent faire preuve de « charisme, d’unicité, de nerf et de talent » en arborant leurs plus beaux looks et en relevant de nombreux défis (jeu, humour, lip sync, personnification, danse, etc.). Évidemment, les deux participantes québécoises ne peuvent pas dire un mot des émissions préenregistrées dans le plus grand secret.

« Je peux seulement dire que je suis sortie de là fatiguée, explique Rita Baga. Ce sont de longues journées. Dans la communauté drag, on se dit souvent qui serait bonne dans quel défi, mais quand tu le vis, tu vois si tu es réellement bonne dans ce que tu imagines maîtriser. »

Ils de jour, elles de nuit

Depuis la mi-mars, le monde de la drag a été fortement perturbé par l’annulation des spectacles décrétée par le gouvernement dans sa lutte contre la pandémie. Afin de renverser la situation, Rita Baga a monté le premier spectacle virtuel de drag queens en seulement trois jours.

« Le concept était basé sur les soirées HAUS of BAGA que j’anime les mardis au Cabaret Mado. En 24 heures, les drags ont envoyé des prestations vidéo filmées à la maison. Les membres du public ont fait des dons de 9000 $, qui ont été redistribués parmi les artistes. »

— Rita Baga

Une initiative qui a ravi Kiara. « J’étais heureuse d’explorer un nouveau [mode d’expression] et de produire de la drag malgré le confinement. Moi, c’est ma seule job, être drag queen. J’avais plusieurs gros contrats qui ont été annulés, alors les dons ont permis à plusieurs drags d’avoir un petit salaire. »

De semaine en semaine, les drags de Montréal, de Québec, de Sherbrooke et même de France ont continué de divertir leurs admirateurs confinés chez eux. « Maintenant, il y a pratiquement un spectacle virtuel chaque jour, révèle Rita Baga. Je sens qu’il y a un petit essoufflement du public, alors j’ai décidé que le dernier show virtuel serait en juin et qu’on reprendrait en septembre, même si on a envie d’un retour à la normale. »

Drags et politique

Mois de la Fierté, juin est l’occasion de souligner l’émergence du mouvement de défense des droits LGBTQ+ durant les évènements de Stonewall, en 1969, alors que des drag queens et des femmes trans de couleur ont choisi de se révolter. Cinquante et un ans plus tard, comment les drag queens perçoivent-elles leur rôle dans la société ? « Les drags sont à l’avant-plan dans les parades comme un des symboles de la communauté, illustre Kiara. On est colorées, on attire l’œil et on est là pour divertir, mais aussi pour s’impliquer politiquement. »

Rita Baga croit qu’il revient à chacune de s’exprimer selon sa personnalité. « Dans la vie de tous les jours, je me tenais informée et j’avais des opinions, mais je ne les partageais pas. Dernièrement, j’ai fait un virage à 180 degrés. »

« Je pense que les évènements récents ont permis à plusieurs drags de revenir aux sources, de s’éduquer et d’être plus politisées. J’essaie d’utiliser mes plateformes non seulement pour faire la promotion de mon art, mais aussi pour informer le public. »

— Rita Baga

Sans contredit, les évènements récents étaient en lien avec le mouvement Black Lives Matter et les nombreux assassinats de personnes trans, spécialement de personnes trans de couleur. Elle-même métisse, Kiara affirme qu’elle a pris la responsabilité d’éduquer.

« Quelqu’un devait s’exprimer et montrer à quel point cette cause est importante, dit Kiara. Les gens n’ont pas idée du pouvoir qu’ils peuvent avoir. Je ne suis pas la personne qui parle le plus haut en général, alors si je revendique quelque chose, les gens sentent que c’est important. »

Dans le lot d’informations qu’elle a mises de l’avant sur les réseaux sociaux à propos des injustices que subissent les personnes de couleur, Kiara a souligné le fait que plusieurs drag queens font de l’appropriation culturelle en portant certains types de tresses. « Parfois, les gens ne le savent pas. Parfois, ils ne comprennent pas. J’ai décidé d’expliquer cela. »

Rita Baga fait partie des drags qui ont commis ce faux pas... et quelques autres. « La remontée du mouvement Black Lives Matter nous fait prendre conscience de nos erreurs, de nos privilèges et de la façon dont on veut soutenir la cause, constate-t-elle. Kiara a pris un leadership extraordinaire là-dedans. »

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