Boycottage des Jeux olympiques de Pékin

Les athlètes, la cible facile

L’ironie, c’est que les Jeux d’hiver de 2022 n’auraient pas dû être attribués à Pékin. Le Comité international olympique (CIO) rêvait de les présenter à Oslo. La Norvège est un véritable pays de sports d’hiver et ce retour aux sources enthousiasmait Thomas Bach.

Hélas, le président du CIO et ses sbires n’ont pas senti le vent de changement soufflant sur les pays occidentaux à propos des Jeux d’hiver. Leur folie des grandeurs, avec des installations flambant neuves et un traitement VIP pour les membres du CIO (voiture avec chauffeur, hôtel cinq étoiles, soins médicaux), a provoqué un puissant effet de ressac en Norvège. Sans oublier la facture démentielle (50 milliards US) des Jeux de Sotchi, en 2014.

Alors Oslo a dit non. Tout comme Saint-Moritz/Davos, Munich, Stockholm et Cracovie l’avaient fait plus tôt.

Québec ? Si elle avait posé sa candidature, la capitale nationale aurait obtenu ces Jeux. Le jour du vote, les membres du CIO ont en effet dû choisir entre Pékin et… Almaty, au Kazakhstan, dont les chances de l’emporter étaient nulles. Après les Jeux de PyeongChang en 2018, le CIO aurait préféré aller en Amérique plutôt que de demeurer en Asie.

C’est ainsi que, par défaut, Pékin a reçu les Jeux de 2022 comme un cadeau inattendu. Aujourd’hui, ces Jeux se retrouvent sur la sellette. Au Canada, les partis de l’opposition à Ottawa réclament que le gouvernement canadien fasse pression sur les pays du monde pour qu'ils soient transférés dans une autre ville.

Le principe est noble. La Chine bafoue les droits de la personne en emprisonnant dans des conditions atroces la minorité musulmane ouïghoure. Le récit des sévices dont ces gens sont victimes donne envie de vomir.

Le Canada compose aussi avec la détention de Michael Spavor et Michael Kovrig, pris en otages par le gouvernement chinois en réponse à l’arrestation à Vancouver, à la demande des États-Unis, de Meng Wanzhou, dirigeante de Huawei. Elle est soupçonnée d’avoir contourné les sanctions américaines envers l’Iran.

Dans ces conditions, la tenue des Jeux à Pékin provoque le dégoût. Mais une fois qu’on a dit ça, on fait quoi ?

Le transfert des Jeux dans une autre ville est, à mon avis, une fausse bonne idée. La solution de rechange est intéressante, mais demeure tout à fait irréaliste.

D’abord, on les transfère où, ces Jeux ?

Au Canada, les politiciens qui défendent cette option seraient nettement plus crédibles s’ils offraient une solution de rechange concrète au CIO. En disant, par exemple, que notre pays est prêt, à très court terme, à investir des centaines et des centaines de millions pour transférer les Jeux à Vancouver. Ce qui, évidemment, n’a aucune chance de se produire.

Résultat, la proposition actuelle a plutôt l’allure de vœux pieux. Avouons que c’est très facile pour des parlementaires canadiens de suggérer qu’un autre pays devrait se lancer dans cette aventure. Allo la France ? Allo la Suisse ? Nous, Canadiens, estimons que vous devriez prendre la relève de Pékin… Non, ça ne fait pas très sérieux.

Ensuite, est-il possible de transférer les Jeux à moins d’un an de l’évènement ? C’est mal connaître la complexité inouïe d’organiser des Jeux pour le croire. Si les villes profitent de plusieurs années pour mener la mission à bien, il y a une raison ! Tout cela ne se fait pas en un tournemain.

De toute façon, il est illusoire de penser que le CIO serait ouvert à ce déplacement. L’organisme est déjà dans la mélasse jusqu’au cou avec le report d’un an des Jeux de Tokyo en raison de la pandémie de COVID-19. Il s’agit d’un défi logistique même si on reste dans la même ville. Alors, l’appétit du mouvement olympique pour un transfert des Jeux d’hiver est sûrement à zéro.

N’oublions pas davantage que la realpolitik gouverne le mouvement olympique. On l’a bien vu avec le scandale du dopage russe. Des gens auraient souhaité le bannissement complet des athlètes de ce pays pour un ou deux cycles olympiques. Cela n’avait aucune chance de se produire. Les pays puissants comme la Russie – et la Chine – ont des alliés. Ainsi, croit-on vraiment que les nations africaines qui profitent des largesses économiques de la Chine appuieraient l’idée d’un transfert ?

Enfin, si le CIO aime se mêler de nombreux dossiers, ceux des Ouïghours et des deux Michael n’en font pas partie. Plus tôt ce mois-ci, dans un communiqué publié à un an de l’ouverture des Jeux de Pékin, Thomas Bach n’a évidemment pas évoqué ces enjeux, se contentant plutôt de souligner les excellents préparatifs chinois.

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Puisque les Jeux ne seront pas transférés, l’autre solution est le boycottage. Je ne serais pas étonné si un plus grand nombre de voix s’élèvent au Canada au cours des prochaines semaines pour le proposer. Je ne suis pas en faveur.

Les athlètes n’ont pas à payer pour les tourments de la situation internationale. Ce ne sont pas eux qui ont choisi Pékin comme ville hôtesse. Tout ce qu’ils souhaitent, c’est de participer au grand rendez-vous olympique, but ultime d’une carrière.

Si d’autres pays occidentaux comme les États-Unis, la France, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne envisageaient le boycottage, alors le Canada pourrait se joindre au mouvement. Mais compte tenu des insuccès des boycottages de 1976 (pays africains aux Jeux de Montréal), 1980 (bloc de l’Ouest aux Jeux de Moscou) et 1984 (bloc de l’Est aux Jeux de Los Angeles), ce scénario ne semble pas dans les cartes.

Alors, oui, dénonçons avec force les révoltantes atrocités commises en Chine aux dépens des Ouïghours, qui rappellent les camps de concentration. Mais ne menons pas ce combat sur le dos des athlètes. Ils sont une cible trop facile. D’autres avenues, plus exigeantes pour l’ensemble des Canadiens et non seulement pour les athlètes, sont possibles : diminution des échanges économiques (import-export), durcissement des relations diplomatiques, présentations à l’ONU… C’est sur ces terrains que la bataille doit être livrée.

Cela dit, la caisse de résonance des Jeux olympiques pourrait servir, sur le sol chinois, à dénoncer le sort fait aux Ouïghours. Si les athlètes de dizaines de pays – dont le Canada – refusaient de défiler lors de la cérémonie d’ouverture, cela représenterait un pied de nez aux dirigeants chinois.

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