Entrevue avec Yannick Nézet-Séguin

« C’est le piano qui m’a sauvé ! »

Depuis le début de l’été, on ne peut pas dire que l’horaire de Yannick Nézet-Séguin se soit allégé. En fait, le chef de l’Orchestre Métropolitain, qui a signé un contrat « à vie » avec son orchestre l’an dernier, ne s’est jamais vraiment arrêté. La Presse s’est entretenue avec lui de ses projets de l’été, de ce qui s’en vient à l’automne. Et de son retour au piano.

Nous joignons Yannick Nézet-Séguin au Domaine Forget, où il répète avec trois collègues de l’OM et le violoniste Kerson Leong un quintette pour piano et cordes de Brahms. Un enregistrement qui sera diffusé le 2 août dans le cadre des Concerts évasion. Cette fois, le chef est au piano.

Il y a deux semaines, il a participé au projet Une solitude partagée – en collaboration avec le Festival des arts de Saint-Sauveur –, où des chorégraphes ont été jumelés à des compositeurs pour interpréter des créations – qui seront elles aussi diffusées en ligne.

Encore une fois, Nézet-Séguin s’est mis au piano pour interpréter une pièce composée par Éric Champagne, chorégraphiée et dansée par Guillaume Côté – qui est à l’origine du projet. Et ça, c’est sans compter les nombreuses pièces qu’il a interprétées en ligne de chez lui pendant le confinement sur son piano qu’il venait de refaire accorder…

Est-ce un hasard si Yannick Nézet-Séguin, le pianiste, est plus visible par les temps qui courent ?

« Une ou deux fois par année, je me mets au piano en musique de chambre ou pour des projets avec des chanteurs. Depuis le début de ma carrière de chef, j’essaie de me garder des moments comme ça. Mais ce qui m’a sauvé dans ce confinement et dans cet arrêt de la musique d’orchestre, c’est le piano. Ça m’a vraiment donné l’occasion de jouer plus. »

— Yannick Nézet-Séguin

C’est pour cette raison qu’il a accepté la proposition du Domaine Forget. « C’est vrai que je me dis qu’au fur et à mesure que les choses reviendront à une certaine normalité, je veux quand même essayer de me garder une plus grande place au piano… »

Ce « retour » à la pratique de son instrument nourrit son travail de chef, croit-il. « C’est bon pour un chef, avec humilité, de se rappeler ce que c’est que de produire un son, de s’asseoir, puis de le faire techniquement. Je conçois de plus en plus la direction d’orchestre comme de la musique de chambre élargie, avec une communication de tous les instants, où on se regarde, où on prend des risques, donc ça me permet d’approfondir ces idées quand je suis au piano. »

Est-ce que le pianiste Nézet-Séguin est à la hauteur des attentes du chef ?

« C’est sûr qu’en général, on est d’éternels insatisfaits, les artistes, répond Yannick Nézet-Séguin, amusé par la question. Mais disons que dans le relatif, comme j’ai eu le temps de m’exercer, j’ai l’impression que je peux m’exprimer plus facilement au piano. Avant la pandémie, j’ai joué le Voyage d’hiver de Schubert à Carnegie Hall avec Joyce DiDonato [la chanteuse d’opéra américaine], et j’ai senti que je brisais une glace. Je pense que dans la balance de ma vie musicale, le piano pèsera plus lourd dans les prochaines années. »

Hommage à Beethoven

Autre moment fort de l’été pour l’Orchestre Métropolitain : le projet Été Beethoven. Dès que le gouvernement du Québec a annoncé son projet de relance de la culture, Yannick Nézet-Séguin n’a pas tardé à soumettre ce projet, mené en partenariat avec l’étiquette Deutsche Grammophon.

Depuis la mi-juin, la quasi-totalité des 57 musiciens de l’OM a participé aux enregistrements des huit premières symphonies de Beethoven grâce à une résidence d’été dans la salle Bourgie du Musée des beaux-arts de Montréal. Ces enregistrements seront diffusés pendant tout le mois d’août sur la nouvelle plateforme web (payante) de l’étiquette allemande, DG Stage.

« C’était la première fois qu’on se revoyait comme orchestre, nous dit Yannick Nézet-Séguin, même s’il fallait respecter les règles de distanciation de 2 mètres. Le fait de se rassembler de nouveau à 53 personnes en juin, je suis à peu près certain qu’on a été les premiers à le faire en Amérique du Nord, et ça, j’en suis très content. »

S’il a choisi Beethoven, c’était notamment pour souligner le 250e anniversaire de sa naissance, mais aussi parce que c’était un répertoire « familier » pour la plupart des musiciens.

« C’est difficile de reprendre le jeu d’ensemble, de se remettre en équipe après avoir été seuls aussi longtemps. Mais aussi, ce sont des symphonies tellement vivantes, tellement riches en émotions, qui abordent le doute, les peurs, mais aussi l’espoir, les victoire, qui parlent aussi de la nature. Toutes des émotions qu’on a besoin de vivre collectivement à cause de ce qui vient de se passer. »

Partenariat avec la SAMS

Autre projet d’été, l’OM s’est associé à la Société des arts en milieu de santé (SAMS), qui propose depuis une bonne vingtaine d’années de petits concerts et récitals dans des CHSLD et autres résidences pour personnes âgées. L’OM a déjà visité six établissements de santé de la métropole et prépare cinq concerts dans les différents territoires des CIUSSS.

« Je trouve ça important d’en parler, parce que cet organisme fait un travail formidable depuis de nombreuses années, et avec la crise actuelle, on a eu envie de travailler avec eux, en proposant des petits ensembles, toujours à l’extérieur. En août, on augmentera le nombre de musiciens. »

Concrètement, deux concerts d’orchestre à cordes (avec 20 musiciens de l’OM) seront présentés avec la soprano Suzanne Taffot à la fin du mois d’août ; et trois concerts avec une vingtaine de choristes du Chœur Métropolitain et un quintette de cuivres dirigé par François Ouimet.

Bref, on n’a pas l’impression que l’horaire de maestro Nézet-Séguin s’est allégé…

« C’est sûr qu’avec la suspension de mes déplacements à New York et Philadelphie, ça a ralenti, mais moi, mon réflexe et ma responsabilité en tant que leader de l’OM, ç’a été de ne pas m’arrêter, de continuer à amener de la musique aux gens qui étaient confinés, d’abord gratuitement, puis sur des plateformes payantes. Donc il y a eu beaucoup d’administration. »

— Yannick Nézet-Séguin

Une plus grande place aux compositeurs d’ici

À la mi-août, l’OM dévoilera le contenu de sa prochaine saison. Une programmation adaptée au contexte particulier de la COVID-19, qui tiendra bien sûr compte des mesures d’hygiène et de distanciation sur scène des musiciens, répartis différemment à la Maison Symphonique – par exemple, les cuivres seront probablement placés à la première rangée du balcon.

« On s’est rendu compte avec les plateformes numériques qu’on pouvait rendre notre répertoire plus éclaté et plus contemporain. Avec la pandémie, on a décidé de faire plus de place aux compositeurs québécois et canadiens, qui ont été très créatifs pendant le confinement, peut-être une des conséquences positives de la crise. On va entre autres travailler avec Vivian Fung, une jeune compositrice à qui on a commandé une pièce inspirée de la pandémie. »

Pour l’instant, le Metropolitan Opera demeurera fermé jusqu’en janvier prochain, tandis qu’à Philadelphie, Yannick Nézet-Séguin pousse la direction de l’orchestre qu’il dirige à faire des enregistrements qui pourraient au moins être diffusés à partir de septembre, « mais il y a beaucoup d’incertitudes et d’insécurité aux États-Unis », nous dit-il.

Selon Yannick Nézet-Séguin, la contrainte des deux mètres imposée par la crise sanitaire a permis à son orchestre de s’adapter. « C’est intéressant pour les musiciens sur le plan psychologique, parce que ça les responsabilise d’une façon différente. Ils ont moins droit à l’erreur, et c’est ce qui rend le défi encore plus excitant. Même moi, en ce moment, je joue à deux mètres de distance. Ça me sort de ma zone de confort, mais on s’adapte et nos antennes s’allongent. »

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