Quand le Québec était fluo

Qu’est-ce qu’il reste encore à siphonner des années 1980 ? À peu près tous les films que j’ai aimés de cette décennie ont fait l’objet de nouvelles versions, ses éléments les plus emblématiques ont été récupérés dans la mode ou des séries comme Stranger Things et on ne compte plus le nombre de documentaires depuis les années 2000 qui reviennent sur cette époque haute en couleur fluo et en spray net. La preuve que c’est bien cette génération-là qui est aujourd’hui au pouvoir.

Oui, mais… On n’a jamais assez de trucs qui se penchent spécifiquement sur l’aspect québécois d’une époque, puisque le Québec est une exception culturelle qui possède son propre star-système. C’est un peu à cela que Tristan Demers et Jean-Sébastien Girard ont voulu remédier avec le livre Québec 80, conçu pendant la pandémie, qui vient de paraître aux Éditions de l’Homme. « Ce livre est un déclencheur de mémoire, car c’est une décennie qui a une identité et une couleur particulières », résume Tristan Demers, qui publie ainsi, mine de rien, son 71e livre en carrière. « Je parle beaucoup de la mémoire à La soirée est encore jeune, renchérit Jean-Sébastien Girard, dont on connaît l’amour dévorant pour les tubes d’autrefois à l’émission JS Tendresse. Je suis passé de 5 à 15 ans dans cette décennie, ce sont des années super importantes pendant lesquelles on se construit et vit tous des premières fois. »

De mon côté, je suis passée de 8 à 18 ans pendant les années 1980, avec lesquelles j’ai dû faire la paix. À 15 ans, j’ai renié les couleurs pastel et je n’ai plus porté que des vêtements noirs, à écouter The Cure en haïssant les preppies précurseurs de Patrick Bateman dans American Psycho de Bret Easton Ellis. Je détestais cette époque que je trouvais quétaine, et j’avais l’impression d’avoir raté le grand party du siècle des années 1960-1970. Ma fibre nostalgique pour cette période honnie ne s’est réveillée que lorsque j’ai compris qu’il s’agissait d’un monde maintenant révolu, pré-internet, un peu naïf, et que, malgré ma résistance, j’y avais appartenu. Ce sont mon enfance et mon adolescence après tout.

« C’est une décennie qui a été malmenée pendant un bout de temps parce qu’on n’avait pas de recul, convient Tristan Demers. On s’est moqué de beaucoup de choses, tout nous apparaissait comme une faute de goût. » Et c’est pourquoi Jean-Sébastien Girard mène des entrevues avec des célébrités (Janette Bertrand, Guy Mongrain, Jean-Claude Poitras, Sonia Benezra, Jean-Pierre Coallier, Martine St-Clair, etc.) qui peuvent aujourd’hui admettre certains trucs. « Elles ont donné des tonnes d’entrevues sur les mêmes sujets, mais elles peuvent dire autre chose aujourd’hui, explique-t-il. Comme par exemple René Simard, qui avoue qu’il était un peu une usine à saucisses et qu’il faisait trop de disques ! »

Bien sûr, j’ai reconnu à peu près tout dans Québec 80, dont la mise en page rappelle les magazines Wow ! ou Filles d’aujourd’hui avec des tonnes de vignettes, même si je trouve qu’il manque un peu la contre-culture de ces années fofolles.

Mais Demers et Girard ont vraiment voulu faire un livre populaire, et parce qu’il ratisse vraiment large – mode, gadgets, techno, bouffe, télé, musique, jouets, films et spectacles –, il est inévitable qu’il manque des trucs pour des lectrices comme moi qui achèteraient un beau livre de 300 pages uniquement sur le téléroman Chambres en ville. Ce sera peut-être pour un autre livre, car ils y songent, puisqu’ils ont coupé au moins 40 % de matériel afin que Québec 80 soit offert à un prix abordable. « Qu’on le veuille ou pas, c’est la culture populaire qui nous construit collectivement et réveille des souvenirs, croit Demers. Quand on se souvient de ce temps-là, ce n’est pas forcément de la pièce underground à l’Espace Go qui nous avait bouleversé ! »

Ils ont dû faire cela avec les moyens de l’édition québécoise aussi. Le gros casse-tête d’un tel livre est de libérer les droits des images, m’expliquent Demers et Girard qui ont travaillé comme des fous pour obtenir, par exemple, des photos des Smarties « spécial Nathalie Simard » ou des céréales Mr. T, car utiliser les images officielles de Pac-Man ou de Donkey Kong coûte une petite fortune.

Quel genre de personnes sont devenues celles ayant grandi dans les années 80 ? « C’est cette génération X dont on parle peu, coincée entre les boomers et les milléniaux », croit Tristan Demers. Et pas forcément une génération nostalgique, car Jean-Sébastien Girard ne se définit pas comme tel, même s’il est en train de regarder tous les épisodes du téléroman Les dames de cœur. « J’aime fréquenter le passé, ça m’émeut et ça me rend joyeux, ça me rappelle mon enfance et j’ai visiblement eu une belle enfance. Ça m’amuse, mais je ne suis pas passéiste, je ne pense pas que “mon Dieu, c’était mieux dans mon temps”. Je ne rêve pas de revivre les années 80, j’aime parfaitement l’époque dans laquelle nous sommes, même si elle aussi est imparfaite. »

En tout cas, toutes les personnes à qui les deux auteurs ont parlé sont nostalgiques d’une chose en particulier des années 1980 : une certaine liberté, ce qui inclut la liberté de se planter sans recevoir des menaces de mort sur le web. Ce sera peut-être abordé un jour dans un livre sur les années 2020…

Jean-Sébastien Girard sera au Salon du livre le vendredi 26 novembre à 17 h 30 et le samedi 27 novembre à 12 h. Tristan Demers sera présent le vendredi 26 novembre à 18 h et le 27 novembre à 12 h pour Québec 80.

Votre meilleur et votre pire souvenir des années 1980 ?

Jean-Sébastien Girard : Mon meilleur souvenir, c’est Céline Dion, ma première idole. La première fois que j’ai vraiment capoté sur quelqu’un. Quand je l’ai vu à l’Eurovision avec sa petite robe blanche, ç’a été pour moi un choc, et la chanson Ne partez pas sans moi me crée les plus grandes émotions. Après, j’ai vu deux fois le spectacle Incognito ! Mon pire ? Quand je portais une permanente et les grands t-shirts de ma mère.

Tristan Demers : Mon meilleur souvenir, ce sont tous les salons du livre que j’ai commencé à courir très jeune, avec mes livres de Gargouille. C’est très lié à ce qui est devenu mon métier, quand j’ai grandi comme adolescent entouré des auteurs et des artistes de l’époque, à faire des tournées. Mon pire, c’est lorsque mon père m’a amené voir le pape au Stade olympique alors que dans la même semaine, il y avait le spectacle Victory, des Jackson, que j’ai raté !

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